Dada Masilo, la chorégraphe et son continent natal : une relation ambiguë et silencieuse

Dada Masilo, avec son courage et son talent, a laissé un héritage inestimable.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – La disparition récente (le 29 décembre 2024 à l’âge de 39 ans) de la danseuse et chorégraphe sud-africaine Dada Masilo, de son vrai nom Dikeledi, saluée par un torrent d’hommages dans la presse européenne et américaine, attire l’attention sur une réalité troublante : l’absence quasi-totale de retentissement médiatique sur son propre continent, l’Afrique. Pourtant, connue pour son génie chorégraphique et ses œuvres audacieuses, Dada Masilo était une figure emblématique de la danse contemporaine internationale. Ce contraste soulève des interrogations fondamentales sur le lien entre le continent africain et ses artistes de la danse, mais aussi sur les barrières culturelles, sociétales et médiatiques qui continuent de marginaliser cet art et ses figures.

Dada Masilo n’était pas une danseuse comme les autres. Née à Soweto, un quartier situé au sud-ouest de Johannesburg, en Afrique du Sud, elle a marqué la scène artistique internationale par son approche novatrice, iconoclaste et audacieuse, fusionnant les danses traditionnelles sud-africaines telles que la danse zoulou, le gumboot, le tswana (danse rituelle) avec le ballet classique et la danse contemporaine occidentales. À travers des œuvres comme Swan Lake (Le Lac des Cygnes), dans laquelle elle revisite le célèbre ballet de Marius Petipa, sur la musique de Tchaïkovski au travers de questions de genre et de sexualité, elle a su aborder et dénoncer les tabous et violences sociétales tout en célébrant la richesse des cultures africaines. Au moment de son décès, cette chorégraphe qui a reçu le Prix Positano Léonide Massine en 2024 pour l’ensemble de sa carrière en danse classique et contemporaine, travaillait encore sur un solo autobiographique sondant la perte et le deuil, un projet qui apparaît aujourd’hui comme une prémonition.

Dada Masilo et la relecture des ballets emblématiques du répertoire classique occidental  

De son vivant, Dada avait entrepris de revisiter les œuvres emblématiques du répertoire classique occidental, avec un regard africain. Elle a proposé une relecture des grandes œuvres de la danse classique à partir de sa culture, après avoir compris qu’elle ne serait jamais une ballerine classique. Quand elle reprend le Lac des Cygnes en 2010, elle revisite le conte de fées pour questionner les normes sociales. Dans la version originale, le prince Siegfried, contraint par sa mère de choisir une épouse, s’éprend d’Odette, une femme oiseau, plumage immaculé, victime d’un mauvais sort jeté par un sorcier que seul l’amour fidèle pourra briser. Abusé par la supercherie du maléfique Rothbard qui fait passer sa propre fille, Odile, aux plumes aussi noires que ses intentions, le prince trahit sa promesse et, désespéré, périt noyé dans les eaux du lac.

Dans la  version de Dada, le prince est un gay (homosexuel), déchiré entre le cygne blanc, sa promise traditionnelle, et le cygne noir, son amant androgyne. Une version qui transgresse les codes du ballet romantique : les hommes sont en tutus, costume par essence féminin, la troupe est entièrement noire. La pièce, qui évoque la tension entre désir, identité personnelle et diktats sociaux, se veut une proclamation contre l’homophobie et un hommage poignant à la lutte contre le sida en Afrique. Dans le tableau final, tous les personnages meurent : symbolisme du lourd tribut payé face à ces fléaux. Les danseurs aux bustes nus, femmes comprises, et en longues jupes noires, offre une représentation visuelle à la fois belle et tragique.

Dans Carmen reprise en 2009, le récit se déroule à Séville, en Espagne. Carmen, est une bohémienne séductrice et rebelle, qui se fait arrêter après avoir provoqué une bagarre. Don José, chargé de l’escorter, succombe à son charme et la libère. Épris, il abandonne tout pour elle : sa fiancée, son métier et sa vie d’honnête homme. Mais Carmen, lassée de son amour possessif, se tourne vers le torero Escamillo. Dévoré par la jalousie, Don José, désespéré, la tue devant l’arène où Escamillo est acclamé par la foule. Dans la version de Dada Masilo, il n’est pas question d’être  «  timide  ou  polie.  »  Cette  Carmen‑là,  érotisée  à l’extrême,  parle  de  pouvoir,  de  sexe,  de  manipulation. La chorégraphe exprime combien, dans le contexte cette fois sud-africain les femmes doivent lutter pour avoir une place dans la société non sans composer avec les violences. Une mise à mort, un viol explicite.

Le manque d’une reconnaissance médiatique après la disparition Dada Masilo

En dehors des pays de l’Europe et du nouveau monde, Dada Masilo a également fait plusieurs tournées en Afrique, précisément en Tanzanie, au Mali et en Afrique du Sud où elle a joué dans des théâtres et centres de danse universitaire. Malgré ses succès internationaux dus à son talent, son importante contribution à la formation des jeunes danseurs et à la promotion de la danse dans la nation arc-en-ciel, son impact semble avoir été moins reconnu sur son continent natal après sa mort. Les échos de sa mort dans les médias africains ont été faibles, confinant ainsi son héritage à une sombre invisibilité sur le plan local. Qu’est-ce qui explique une telle indifférence ?

L’une des premières explications réside dans le traitement de l’art et de la culture en général par les médias africains. Bien que le continent africain regorge de talents artistiques remarquables dans des disciplines comme la musique, la littérature ou le cinéma, la danse, particulièrement contemporaine, reste reléguée au second plan ou/et reste encore peu connue. C’est une marginalisation à double volet.

 D’une part, les médias africains tendent à concentrer leur attention sur des formes artistiques plus populaires, comme l’afrobeats ou l’afro-pop, le hip-hop relevant de la musique urbaine, au détriment des expressions artistiques plus exigeantes ou perçues comme élitistes. D’autre part, la danse contemporaine est souvent vue comme un art importé, donc étranger aux traditions et aux cultures locales. Même lorsque des artistes danseuses comme Dada Masilo s’efforcent à intégrer des éléments culturels africains dans la danse contemporaine, cette perception, persiste, constituant ainsi une limite à la visibilité sur le continent.

En outre, il est important de rappeler que les médias africains souffrent de contraintes économiques qui limitent la couverture culturelle. Très peu de rédactions ont les ressources nécessaires pour couvrir des sujets artistiques en profondeur, encore moins dans des disciplines jugées « de niche » comme la danse contemporaine. Ainsi, le manque de reconnaissance médiatique de Dada Masilo reflète les problématiques systémiques plus larges liées à la place accordée à l’art dans les sociétés africaines.

La satire des tabous sociaux : une barrière à l’admiration ?

Un autre facteur possible, mais crucial, pour expliquer ce silence des médias africains réside dans les différentes thématiques que la danseuse Dada Masilo explorait à travers ses créations artistiques. Lesbienne (homosexuelle), l’artiste considérait la danse comme une matière pour aborder des sujets comme l’homosexualité, le patriarcat, les violences de genre ou les inégalités sociales. Sur un continent où l’homosexualité est encore largement stigmatisée au mieux et criminalisée au pire dans de nombreux pays, ces prises de position ont pu réduire son acceptation auprès du grand public. Ce facteur devient évident lorsque nous examinons l’actualité concernant les conditions de vie des femmes lesbiennes au pays de Mandela.

En effet, le journal TV5MONDE écrit en 2011 qu’on peut estimer le nombre de cas de viols, en Afrique du Sud, entre 500.000 et un million par an. Au cours de cette même année, Le journal Le monde précise qu’il y a : « près de 500.000 viols par an ». Neuf ans plus tard, en 2021, le journal revient souligner que « Plus de 100 viols sont recensés chaque jour et une femme est assassinée toutes les trois heures, selon les chiffres officiels ».  Au sein de ces chiffres alarmants se dissimulent de nombreux cas de viol ciblant spécifiquement les femmes lesbiennes. Un phénomène connu sous le nom de ‘’viol correctif’’, ayant pour but de sanctionner les lesbiennes pour les remettre dans ‘’ le droit chemin’’, en les faisant vivre ou revivre l’expérience d’une pénétration masculine.

Ces agressions sont nourries par les normes patriarcales et prospèrent dans une culture d’impunité, amplifiée par le silence des victimes et l’inertie des forces de l’ordre, souvent complices. En Afrique du Sud, malgré la dépénalisation du mariage homosexuel en 2006, l’homosexualité reste profondément stigmatisée, laissant ces violences largement ignorées. Dans un tel contexte, disparaître en tant que lesbienne limiterait fortement la possibilité pour l’âme de Dada Masilo de recevoir une reconnaissance significative de la part des médias de son continent. Lorsque son art, perçu comme un vecteur d’émotions et de beautés esthétiques, devient un outil de critique sociale et politique, il peut susciter chez l’instance réceptrice des résistances et même des oppositions. 

Des artistes ignorés sur le continent africain

La littérature laisse des livres. La musique laisse des disques. La danse, quant à elle, est un art éphémère, qui disparaît dès que le mouvement cesse. Et cette fugacité de la discipline complique sa transmission et sa valorisation dans des contextes où la mémoire artistique repose souvent sur des supports matériels.  Ainsi la danse elle-même souffre, d’une manière plus générale, d’un manque de considération en Afrique.

De plus, de nombreux danseurs et chorégraphes africains doivent s’expatrier, vers l’Europe ou l’Amérique pour trouver un public et des opportunités à la taille de leur talent. Même si ce phénomène d’exil artistique est bien enrichissant sur le plan individuel, elle contribue largement à creuser un fossé entre les artistes concernés et leurs sociétés d’origine. Le cas de Dada Masilo, dont les œuvres ont été vastement reconnues à l’étranger mais moins célébrées sur le continent, illustre bien cette problématique. 

Sa mort devrait être un appel à l’action pour tout le continent africain. Car, c’est en célébrant davantage ses artistes de la danse, en reconnaissant leur forte contribution à la culture et en valorisant leurs différentes créations, que l’Afrique peut non seulement renforcer son patrimoine culturel, mais aussi réaffirmer son rôle en tant que terre d’expression artistique.  Dada Masilo, avec son courage et son talent, a laissé un héritage inestimable. 

Roland  Kovenon (Collaboration) ©www.noocultures.info

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