www.noocultures.info - Depuis la 27è édition du Fespaco, la biennale du cinéma de Ouagadougou, un comité international et indépendant est constitué par la délégation du festival pour procéder à la sélection des films pour la compétition officielle. Le Camerounais Enoka Ayemba et la Tunisienne Lina Chaabane font partie des 8 membres du comité de sélection …
FESPACO 2023 : dans les coulisses des travaux du comité international de sélection

www.noocultures.info – Depuis la 27è édition du Fespaco, la biennale du cinéma de Ouagadougou, un comité international et indépendant est constitué par la délégation du festival pour procéder à la sélection des films pour la compétition officielle. Le Camerounais Enoka Ayemba et la Tunisienne Lina Chaabane font partie des 8 membres du comité de sélection de la 28è édition du festival. Dans cet entretien, ils reviennent sur les conditions de travail du comité.
Vous faites partie du comité de sélection de la 28ème édition du Fespaco, qu’est-ce qui vous a motivé à accepter d’y prendre part ?
EA (Enoka Ayemba) : Lorsque le délégué général du Fespaco m’a fait la proposition d’intégrer le comité international de sélection des films pour l’édition 2023, il n’y a eu aucune hésitation de ma part. Je me suis senti privilégié de pouvoir travailler avec d’autres collègues de renom et surtout d’apporter ma modeste contribution à la réussite du plus grand festival de cinéma du continent.
LC (Lina Chaabane) : Je fais partie du comité de sélection international depuis l’édition 2021, c’est donc ma deuxième expérience avec le Fespaco. J’ai accepté parce que je suis avant tout honorée de faire partie du plus grand événement de cinéma en Afrique mais aussi parce qu’il est très intéressant pour moi de connaître la réalité cinématographique actuelle du continent.
Selon vous, quelle est la plus-value de ce comité indépendant et international de sélection que le Fespaco a institué depuis l’édition dernière ?
EA : En confiant la sélection des films à un comité de personnes expérimentées, la direction du Fespaco désirait sans aucun doute, apporter un maximum de crédibilité au festival. Les cinéastes d’Afrique et de sa diaspora ne devraient plus douter du traitement équitable et juste de leurs films par le comité de sélection.
LC : C’est une garantie de transparence pour les cinéastes qui soumettent leurs films. Cela permet au comité directeur de présenter une sélection honorable signée par des professionnels africains, tout en restant impartial, et de mettre le Fespaco au niveau des grands festivals internationaux qui fonctionnent de cette manière.
Combien de films avez-vous reçus et combien ont été retenus en général ?
LC : Nous avons reçu environ 100 court-métrages documentaires et 95 long-métrages documentaires, plus de 265 court-métrages de fiction et dans les 165 long-métrages de fiction, soit quelque 630 films en tout.
Nous avons retenu en compétition officielle 15 long-métrages documentaires, 15 long-métrages de fiction, 11 court-métrages documentaires, 21 court-métrages de fiction, 11 long-métrages fiction et documentaire dans la section Perspectives et 15 dans la section Panorama.
EA : Ma chère collègue Lina Chaabane doit avoir bien lu les statistiques fournies par la direction du festival. Je n’aurais pu les donner avec précision. Les films nous ont été confiés par vagues. Les deux dernières étaient les plus denses en termes de quantité, compte tenu de la date limite de dépôt de films qui approchait…Il faut aussi rappeler que la direction du Fespaco s’est chargée elle-même de la sélection des séries, des films d’animation et des films d’école.

Quels sont les principaux critères sur lesquels s’est basée votre sélection ?
LC: Le principal critère est la qualité artistique du film: le traitement cinématographique de l’œuvre, la mise en scène et la direction d’acteurs. Nous tenons également compte de l’originalité du propos et du point de vue de l’auteur.
EA: Le Fespaco étant un festival généraliste, la mission du comité consiste à sélectionner les meilleures œuvres parmi toutes celles qui nous parviennent. Les critères appliqués sont entre autres ceux que ma collègue vient d’énoncer. Le procédé est absolument méritocratique. Nos goûts personnels doivent être secondaires.
Votre comité intervient après le quantième tri des films soumis au Comité d’organisation du Fespaco ?
LC: Le comité d’organisation procède à un premier tri pour juger de l’éligibilité des films: ils doivent répondre aux critères de soumission: origine (certains films ne sont pas issus d’Afrique ou de sa diaspora), durée, lien de visionnage valide etc… avant de nous les envoyer.
EA: Il faut reconnaître le travail assez fastidieux effectué en amont par le comité d’organisation depuis Ouagadougou. La plupart des collègues qui y travaillent se servent de l’expérience accumulée depuis des années au fil des éditions du Fespaco.
Quelle a été votre ou vos méthode(s) de travail, sachant que les membres sont issus de différents pays ?
LC: La méthode de travail est assez simple. Le comité est divisé en 4 binômes. Les films sont envoyés par lots départagés entre ces 4 binômes. Chaque binôme pré-sélectionne les films qu’il estime aptes à faire partie d’une des sections du festival. Cette présélection est ensuite visionnée par les trois autres binômes. Ainsi, après ce premier tri, tous les films sont vus par les 8 membres avant les délibérations. Tout se passe en ligne avec un suivi mensuel par le comité directeur du Fespaco. Les binômes se consultent également en ligne avant d’envoyer leur sélection par lot.

Vous avez pris combien de temps pour rendre la copie et quelles ont été les différentes étapes du processus ?
EA: Le date limite d’inscription des films pour l’édition du Fespaco 2023 était le 30 octobre 2022. Les films nous sont parvenus en quatre lots différents à des intervalles variables d’après la quantité de films soumis. Le visionnage des films a débuté au mois de juin 2022. Nous avons délibéré fin décembre 2022 pour présenter notre sélection finale à la direction générale, à qui revient la décision finale.
Si votre tâche consistait à opérer une sélection de tous les films envoyés au Fespaco toute catégorie et tout genre confondus, c’est un travail fastidieux. Est-ce que le temps qui vous a été alloué vous a convenu ?
LC: Nous avons eu en tout 6 mois, avec des délais raisonnables pour visionner les deux premiers lots, et plus courts pour visionner les deux derniers lots, qui comportaient un plus grand nombre de films. Le temps alloué n’est jamais suffisant quand il s’agit de visionner autant de films car la pression du deadline, ainsi que la fatigue font qu’on peut passer à côté d’œuvres plus subtiles, moins accessibles, plus fragiles.
Mais il est très difficile d’étirer la période entre la fin des inscriptions et l’annonce de la sélection parce que ça ferait l’impasse sur des films encore en finition. De plus, la grande majorité des auteurs/producteurs ont tendance à inscrire leurs films juste avant le délai, ce qui fait que les derniers lots à visionner sont plus conséquents.
Pensez-vous que les origines et cultures différentes liées aux membres ont été bénéfiques à ce travail de sélection ? Si oui, dites-nous comment?
EA: Ce sont des questions qu’il faudrait peut-être poser au délégué général du Fespaco puisque c’est lui a choisi son comité de sélection. Cependant, si on regarde les biographies des huit membres du comité, il y a lieu de constater qu’il s’agit des professionnel.le.s du cinéma qui travaillent dans des festivals internationaux les plus prestigieux dans le monde. Réunir ces compétences ne peut donc qu’être bénéfique au Fespaco. Moi qui travaillais pour la première fois dans ce comité international, je peux dire que c’était une expérience des plus enrichissantes tant sur le plan humain que professionnel.
LC: Pour une sélection de films comme pour les membres d’un jury, c’est toujours bénéfique d’associer des personnes d’origines et de cultures différentes, et d’avoir en plus la parité hommes/femmes, ce qui était le cas. Le choix dépend toujours de la subjectivité des membres du comité et s’ils proviennent de cultures différentes, il est certain que leurs sensibilités et leur prisme sont élargis par le regard et le débat avec les autres.
Le comité semble refléter une faible représentation de l’Afrique anglophone, est-ce que cela s’est fait ressentir pendant les travaux ?
LC: Pas vraiment, puisque le comité est bilingue et qu’il est question de sélectionner sur la qualité d’un travail cinématographique. Toute l’Afrique était représentée à travers le comité, avec, il est vrai, plus de représentativité de l’Afrique de l’Ouest, mais l’argument de la faible représentativité pourrait également se poser alors pour l’Afrique du Nord, l’Afrique centrale ou l’Afrique lusophone. La composition du comité me paraît tout à fait juste et équitable.
EA: Je partage parfaitement l’analyse de Lina Chaabane. J’ajouterais que les membres du comité de sélection viennent, comme vous l’avez constaté plus haut, de diverses régions et par extension de diverses aires culturelles du continent, ce qui peut rendre le prisme de langues issues de la colonisation européenne absolument désuet, voire même déplacé.
Vous avez certainement connu des difficultés dans votre travail. Elles étaient de quels ordres ?
LC: La tâche la plus difficile est celle de visionner un tel nombre de films dans des délais assez courts. Il est vrai que le jugement peut parfois être affecté par la fatigue et la pression, mais c’est le cas pour tous les grands festivals qui sont ouverts à tant de pays. Nous avons eu quelques difficultés également à visionner certains liens expirés ou dont les mots de passe étaient erronés. Il faut vraiment que les auteurs/producteurs fassent attention à ces détails quand ils inscrivent leurs films.
Le comité d’organisation du Fespaco vous a-t-il laissé opérer librement vos choix, ou alors il y avait certaines recommandations ?
EA: Le comité d’organisation n’avait aucun intérêt à nous donner de recommandation concernant nos choix de films. Nous avons pu travailler en toute liberté et dans la plus grande transparence. Nous avons clôturé les délibérations à travers un système de vote tout à fait démocratique que le comité s’était préalablement choisi.
Les membres du comité sont-ils bien rémunérés ?
LC: Relativement oui, selon qu’ils/elles vivent en Afrique ou en Europe. Compte tenu du fait que nous sommes huit, le montant alloué est raisonnable à mon avis, dans les normes africaines.
EA: C’est en effet très relatif et subjectif. Disons qu’on ne vient pas travailler au Fespaco pour des raisons pécuniaires.
Quelles sont les thématiques prédominantes dans cette sélection officielle de la 28ème édition du Fespaco ?
EA: Les thématiques sont vraiment diverses. Les plus récurrentes sont l’émigration/immigration, les libertés individuelles, la menace du terrorisme et des extrémismes, les luttes sociales et politiques, l’égalité des sexes, la mémoire, etc.
Huit films parmi les 15 en compétition officielle sont réalisés par des femmes, peut-on selon-vous, espérer voir le trophée le plus prestigieux de ce festival être soulevé par une femme cette édition ?
LC: Je l’espère bien ! Le cinéma féminin se porte très bien sur notre continent, mieux qu’en Europe ou aux Etats Unis. Nous l’avons remarqué pendant la sélection et je pense que cela sera répercuté dans le palmarès final.
EA: C’est avec satisfaction qu’on observe un accroissement substantiel d’œuvres réalisées par des femmes dans toutes les sections du festival. Nous pouvons légitimement penser que l’étalon d’or de la compétition reine lors de cette édition reviendra à une femme.
Réalisée par Pélagie NG’ONANA ©www.noocultures.info







