C’est un ouvrage qui peut servir de bréviaire d’engagement politique, à la nouvelle génération en quête d’un meilleur horizon.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…
« La Fille coupable » de Kemba Didah Alain : voyage au bout de l’enfer tchadien

www.noocultures.info – La nouvelle « La Fille coupable », (Edilivre, 2019) du consultant junior en sécurité digitale, écrivain et activiste tchadien, Kemba Didah Alain, décrit une partie sombre de l’histoire du Tchad, sous le règne de feu Hissène Habré (1982-1990). La fiction de 34 pages, remise au goût du jour par la disparition de l’ex président tchadien, le 24 août dernier, à Dakar (Sénégal) constitue un véritable plaidoyer pour la promotion de la démocratie, des droits humains et la participation citoyenne.
Dans cette « tragédie sociopolitique », les faits s’inscrivent dans un « mythe-réel » portés par des écrivains prolifiques du passé tels que Homère, Karl Marx et bien d’autres. Déjà, dès la préface, l’héroïne Nodjilar est présentée ni tout à fait innocente ni tout à fait coupable. Elle apparait dans sa «dualité faite de noirceur et d’innocence, de lâcheté et action». Et pourtant le titre plaide pour la culpabilité de la jeune fille. L’absence d’engagement politique frôle les limites de la culpabilité de l’héroïne.
Nodjilar, petite fille du « Soleil levant du fin fond du Sud tchadien » est emballée, malgré elle, dans les méandres de la pire dictature qu’a connue le Tchad dans les années 1980, charriant dans ses sillons, la tragédie, la famine, la répression brutale et autres. En plus de la déportation des siens, elle assiste à la généralisation de la politique de la terre brûlée imposée par les nouveaux maîtres du pays. Toutes les contrées rurales s’embrasent. Nangda (terme choisi pour désigner le Sud et la Tandjilé) ne dégage que désolation et mort.
L’absence de Nodjilar à la tournée du groupe politique suffit à attirer les ennuis. Cueillis à leur retour du champ, la jeune fille et son père se retrouvent entre les griffes des nouveaux maîtres du pays. Après sa libération, Nodjilar ne verra jamais son père. Sa mère, infirme, meurt de chagrin des mois plus tard.
La société tchadienne rongée par ses propres démons.

Dans un style classique, léger et profond, l’auteur dépeint les soubresauts d’une société tchadienne rongée par ses propres démons. A travers un langage subtil, des fois imagées, Kemba Didah Alain parvient à entrainer le lecteur dans les «coulisses » de cette répression aveugle et meurtrière dans une partie de la zone méridionale. Comme un cahier ouvert, « La Fille coupable » de Kemba Didah Alain laisse défiler les horreurs et les inhumanités caractérisant le régime de l’époque. Le ton est donné dès les premières lignes de la nouvelle.
Tragédie et pessimisme se retrouvent décliner sous forme de famine, de répression politique, drame des ruraux et autres dénonciations «tous azimuts ». Au fil des pages, la mort est omniprésente. Et l’auteur rend si bien compte de cette lourdeur de l’atmosphère et l’hostilité du milieu, à travers l’utilisation de l’allégorie (gros chat noir, hibou, vautours…) rappelant sans cesse les drames.
L’une des caractéristiques des dictatures, relève l’auteur, est « l’imposition» de la famine pour mieux assujettir la population civile. La famine est devenue une arme de guerre. L’homme qui a faim est incapable de mener des actes pernicieux ou «subversifs» contre les nouveaux dirigeants si ce n’est courir derrière sa pitance. Presque tous les dictateurs mondialement reconnus partagent en commun, cette manière d’exterminer son peuple à moindre frais. Avec le nouveau système, la société se trouve lézarder entre bourgeois, composée des proches et subordonnées du chef de l’Etat, qui s’accordent le privilège d’opprimer le reste du peuple (prolétariat).
Comble de malheur, la famine pousse une partie du peuple dans le dénuement le plus total. Pour calmer le gargouillement de sa panse et s’accrocher ainsi à la vie, le peuple se déverse sur la consommation des tubercules sauvages, au risque de son péril. L’exode rural charrie de nombreux damnés à la recherche d’une partie de leur humanité dans les grandes villes. Certains parents n’hésitent pas à vendre leurs progénitures contre une poignée de céréales ou de l’argent. Comme si tout cela ne suffisait pas, une répression politique s’abat sur cette contrée.
«Plusieurs convois de soldats aux yeux rouges… »
Avec la création du parti unique, «véritable poison des Nangdaéns» l’épuration politique se caractérise par l’envoi de «plusieurs convois de soldats aux yeux rouges….dans le but d’éliminer tout ce qui pouvait constituer un danger pour le régime de Kemgué». La dénonciation aveugle est devenue le plat le plus partagé à Nangda. Une chape de plomb s’abat sur ses populations. Une arrestation en masse est opérée. Même les fonctionnaires les plus valides ne sont pas épargnés par cette opération de «pacification». Tout signe extérieur de richesse, «de bonne vie» ou toute sympathie à l’égard de l’ancien régime conduisent derrière le « mur ». Les prisons se remplissent à vue d’œil. Des convois de 4 ou 6 véhicules remplis partent vers des destinations inconnues. Et, revenaient vidées de leurs occupants. Et l’omerta est de mise.
Trahi par ses administrés pour «avoir vécu dans le confort, posséder une voiture et de n’avoir des relations qu’avec ceux qui étaient membres de l’ancien régime», le notable Kemna se retrouve lui aussi happé par cette spirale infernale. Nadji, l’ami de Nodjilar, « trahi par sa forme » arrive à semer ses bourreaux grâce à la robustesse de ses muscles. Les malheureux appréhendés n’ont pour issue ultime que de laisser couler les larmes en guise d’adieu et d’impuissance.
Consciente du drame qui se déroule sous ses yeux, Nodjilar commence à se poser une multitude de questions sur la portée de cette opération de «sécurisation du Sud». Elle finit par comprendre que le fossé est grand entre l’instauration de la paix, de la sécurité et les agissements des soldats envoyés malgré les discours officiels rassurant. Et cette ambigüité se décline, sous la plume de Kemba Didah Alain, à travers le drame des ruraux, pris entre le marteau des forces gouvernementales et l’enclume de la rébellion. Une question existentielle secoue tout Nagda. Rejoindre la rébellion ou se rallier au nouveau régime. Un dilemme.
Impuissante, l’héroïne assiste à l’application méthodique de la politique de la terre brûlée. Elle arrive de justesse à Guissa (un village situé dans le sud du Tchad), sauver sa grand- mère et ses petits-enfants des langues du brasier. Les paysans pendus par les pieds aux branches d’un arbre, offraient leurs têtes à la flamme : «Les colonnes de fumée, montaient en ronde-folle, telle une offrande vers le ciel». La dictature n’a aucun respect pour les anciens.
«Quelques vieillards, les bras liés derrière le dos dans le système «Arbatachar» furent jetés dans un camion comme des sacs de sel».
Les mêmes horreurs se découvrent dans l’autre village de Kobtcha, un village voisin où les yeux de Nodjilar «furent incapables de supporter la vue des acticités commises». Malgré tout Nodjilar, solide dans son corps et dans son esprit, ne se laisse démonter par aucune situation «fâcheuse».
Elle va puiser, au fond d’elle, la force et les ressources nécessaires, pour se forger une opinion politique de la situation. Nodjilar trouve même que les rebelles sont les causes du malheur des paysans. Non seulement, ils pillent les bétails et détournent les femmes « sur le chemin du champ» mais torturent également les commerçants qui se rendaient aux marchés hebdomadaires.
Crever l’abcès pour guérir la plaie
L’autre gangrène de la dictature, décrite par le nouvelliste Kemba Didah Alain, reste l’omniprésence du groupe d’animation politique du parti unique le « groupe choc». Il est très mal vu que l’on s’oppose à une initiative dont le chef est l’instigateur ! Les entrainements du groupe d’animation politique passent avant toute chose. Les jeunes, bras valides, sont réquisitionnées pour animer par des danses, les cérémonies officielles et non accompagner leurs parents aux champs. De ce fait, les parents deviennent impuissants.

Quant aux jeunes, ils sont livrés à eux-mêmes. La rupture entre parents et enfants conduit à la dépravation des mœurs. « Les belles filles tombent enceintes comme des fruits murs et remplacées par la suite ».
La communauté musulmane n’a pas échappé à ce rouleau compresseur. «Finis les superstitions et les préjugés religieux, puisque c’est un scandale de voir une fille musulmane danser en publique à moitié nue».
Les soldats et les responsables de l‘animation politique apparaissent en véritables conquérants assoiffés de sang que des pacificateurs. « Si vous vous croyez au paradis dans ce maudit sud, on vous fera marcher sur le charbon ardent ».
Le ton est donné. Et certains parents, au prix de leur vie, tentent de reprendre les choses. Ndereng, le père de Nodjilar s‘inscrit parmi ceux-ci.
A travers cette littérature militante, Kemba Didah Alain plaide pour l’instauration effective de la démocratie et le respect des droits humains qui laisse encore à désirer au Tchad ainsi que dans de nombreux pays en Afrique au XXIe siècle. Des aspects de l’intrigue de «La Fille coupable» nous renvoient à l’ouvrage « Djibril ou les ombres portées », de Mahamat Saleh Haroun (Gallimard, 2017, 190 pages). Dans son premier roman, le cinéaste raconte une histoire poignante et contrariée entre Djibril, l’enfant de la rue et la belle Hilwa, en plein cœur des meurtrières années 1980 au Tchad. Dans une langue vive et fluide, riche et imagée, directe à bien des égards, l’écrivain Mahamat Saleh Haroun situe son histoire à l’Est du Tchad (Abéché). Contrairement à Nodjilar, Djibril, lui, se retrouve embarqué au milieu de l’engagement armé.
La nouvelle de Kemba Didah Alain est une invite à l’introspection de l’histoire tumultueuse du Tchad. Avec cet ouvrage, l’auteur entend crever l’abcès pour guérir la plaie. «La Fille coupable» est un ouvrage qui peut servir de bréviaire d’engagement politique, à la nouvelle génération en quête d’un meilleur horizon. Car, «les dictatures n’ont pas seulement les tanks et les mitrailleuses mais aussi le temps pour elles», avertissent les écrivains Jean Claude Guillebaud et Raymond Depardon dans «La porte des larmes : retour vers l’Abyssine» (Seuil 1996).
Mahamat Alhadi SALEH (Tchad) ©www.noocultures.info
Critique publiée dans le numéro 005 (novembre 2021) du magazine panafricain de critique d’art, NO’OCULTURES






