« Médecin après la mort » d’Ibrahim Sarr : un appel à l’action avant l’hécatombe

« Médecin après la mort » revêt aussi bien un relent social que politique. La pièce est une diatribe contre les systèmes de santé défectueux de nombreux pays africains où les hôpitaux et centres de santé sont plus des mouroirs que des lieux où l’on sauve des vies.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) …

www.noocultures.info – Agir à titre « costume », lorsque les gens sont encore en vie et non à titre « posthume », lorsqu’ils meurent. C’est la conclusion subtile d’Ibrahim Sarr, metteur en scène sénégalais, avec son spectacle « Médecin après la mort » en compétition officielle à la 25e édition des Journées théâtrales de Carthage (JTC), à Tunis. La pièce a été représentée le 24 novembre 2024 au cinéma le Rio en présence des membres du jury.

« Médecin après la mort » est une histoire carabinée de personnes qui cherchent, par tous les moyens, l’antidote d’un virus détenu par un médecin, malade et affaibli. Le spectacle de 55 minutes est une adaptation d’un texte écrit par Balla Diop, qui joue le rôle de Dr Nazir.  Il est composé de deux actes divisés en quatre scènes. Le spectacle est produit par Rescap’Art et la scénographie a été réalisée par Amdy Mbacké Diop, lui aussi comédien dans la pièce.

 Des bandes de tissu blanc verticales sur trois lignes occupent la scène. Des êtres, comme des zombis sont perceptibles à travers le voile. Une lecture coranique inonde la salle. C’est la sourate Arrahamane (Le Tout miséricordieux). Le texte psalmodié accompagne l’arrivée du médecin sur scène. Il contemple, scrute l’espace. Le praticien est observateur. Il semble ne rien comprendre, mais reste stoïque. Le calme instauré est brisé par un bruit strident. Des agents de santé affolés vont et viennent. Dr Nazir est étourdi. On l’appelle de partout pour voir des cas graves. On lui met un malade sur une table d’opération. Ses efforts sont vains. Il perd le malade.  Il est abattu. Les journalistes qui affluent n’arrangent pas la situation. Dr Nazir craque.

Retranché dans son labo, il tente de réapprendre à vivre, loin de ses souvenirs. C’est là qu’il reçoit la visite de trois filous.  Ces derniers fouillent de fond en comble le laboratoire à la recherche d’un antidote contre un virus qu’ils ont choppé et qui risque de les tuer s’ils ne retrouvent pas le remède.  Le sens des versets du livre saint contraste avec leur attitude. Le « Tout miséricordieux » est opposé au « tout voleur », l’injonction à ne pas transgresser (verset 8) est désobéie. Les cambrioleurs doivent coûte que coûte jouer leur dernière carte. « S’ils ne nient pas les bienfaits de leur seigneur (verset 13 et qui revient plus de trente fois dans la sourate », ils n’ont plus le choix.

Une dénonciation des systèmes de santé

Dans une confrontation verbale avec ses visiteurs non désirés, le médecin est hanté par son passé. Il décide de retrouver ses formules conservées dans des chaussures, les seuls souvenirs qu’il a pu garder. Lancé dans une recherche effrénée, il parvient à trouver le remède. Malheureusement, ses visiteurs irrévérencieux sont déjà morts.

« Médecin après la mort » revêt aussi bien un relent social que politique. La pièce est une diatribe contre les systèmes de santé défectueux de nombreux pays africains où les hôpitaux et centres de santé sont plus des mouroirs que des lieux où l’on sauve des vies. Le laboratoire de Dr Nazir, bien que clandestin, est une transposition des réalités de nombreux centres de santé régionaux, et hôpitaux généraux mal équipés et mal entretenus où la corruption est ancrée profondément. Les malades sont soignés selon leur origine sociale et les plus pauvres meurent pour manque d’argent.

Très engagé, Ibrahim Sarr appelle les politiques, les autorités étatiques à agir en amont. A ne pas réagir aux drames. « Ces médecins après la mort », qui n’attendent que des hécatombes pour faire des déclarations politiques pour ne plus les exécuter quand la pression passe.  « Ces médecins après la mort » qui utilisent les populations comme de la chair à canon pour arriver au pouvoir et les oublier dès qu’ils prêtent serment. Ces êtres, sans foi, ni loi qui ne peuvent assurer le minimum vital pour leurs populations en détresse.

La pièce remet au cœur du débat la question de la vaccination contre le Covid 19. Le spectacle pose la question de son utilité avec cette propension des gouvernants à encourager les populations à se faire vacciner. La vaccination contre le Covid 19 a-t-elle fait plus de mal que de bien ? « J’ai reçu de nombreux témoignages de personnes qui ont affirmé être tombées malade après les vaccins alors qu’elles n’avaient rien avant », souligne Ibrahim Sarr.

Miséricorde et hécatombe

Si le texte est très engagé et soulève des sujets d’actualité, « Médecin après la mort » pèche avec le jeu approximatif de certains comédiens. Au demeurant, il y a une opposition entre des professionnels aguerris, excellents et des débutants qui trainent encore de nombreuses lacunes fondamentales aussi bien dans la qualité du jeu, la diction que l’amplification de la voix.

Aussi, la reprise de la sourate « Arrahame » à la fin de la pièce, peut-être diversement interprétée. Comment une sourate qui prône la miséricorde d’Allah peut-elle accompagner une hécatombe ?  Comment des versets qui déroulent les bienfaits d’Allah aux hommes, peuvent accompagner des morts ? Pour ce fait, la reprise de cette sourate (spécifiquement) semble de trop.

Au-delà de ces interrogations, Il y a une bonne intention dans la mise en scène d’Ibrahim Sarr. L’on note une bonne occupation scénique et le rythme est régulièrement renouvelé avec la musique et le bruitage qui vont avec. Ce qui accroche le spectateur. Les comédiens arrivent à émouvoir profondément le public à la fin. Avec un peu plus de travail, aussi bien dans la mise en scène que le jeu des acteurs, ce spectacle ira très loin.

Amadou SANOU (Côte d’Ivoire), Envoyé spécial à Tunis ©www.noocultures.info

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