Dans le cadre de la célébration des 130 ans de l’enseignement catholique au Togo, la photo sans titre de l’artiste photographe Lina MENSAH exposée lors de la semaine de l’art du 25 au 28 septembre 2023 au centre Christ rédempteur (Brother Home) à Lomé a livré une critique visuelle sans appel du système éducatif colonial …
Photo : Lina MENSAH livre une critique sans appel du « signal »
www.noocultures.info – Dans le cadre de la célébration des 130 ans de l’enseignement catholique au Togo, la photo sans titre de l’artiste photographe Lina MENSAH exposée lors de la semaine de l’art du 25 au 28 septembre 2023 au centre Christ rédempteur (Brother Home) à Lomé a livré une critique visuelle sans appel du système éducatif colonial au Togo.
C’est une photo frontale d’une élève en tenue scolaire. Elle se tient debout, les épaules avachis, les bras baissés et lève la tête au ciel. Ses yeux sont grands ouverts vers le ciel comme pour appeler au secours. Sa bouche est fermée avec une bande adhésive aux couleurs bleu, blanc et rouge, les couleurs du drapeau Français.
L’image de la passivité face au «signal», outil de politique linguistique
Les couleurs de la France, symbolisent les occidentaux qui ont colonisé les peuples africains et ont introduit le système scolaire moderne. Pour ce qui est du Togo, c’est l’Allemagne qui a conquis ce territoire avant de le perdre au cours de la première guerre mondiale au profit de la France et de la Grande Bretagne. La France, nouveau maître des lieux, interdit l’allemand et l’éwé, une langue locale du sud Togo, et impose sa langue aussi bien dans les salles de classe que dans les cours de récréation. Tout élève qui ne s’exprimait pas dans la nouvelle langue étrangère était sanctionné avec le port du « signal » autour du cou. Le « signal» c’est le collier que porte l’élève sur la photo. Un collier composé d’objets ridicules comme des os, des capsules de bouteilles, etc.
L’origine du « signal » remonte au 17eme siècle en France. Dans l’article « Le signal au service du silence dans la classe» publié dans les Archives lasalliennes, Frère Alain Houry, archiviste des Ecoles Chrétiennes de France explique comment les frères religieux, enseignants dans les écoles chrétiennes, ont institué l’usage des premiers « signal » pour maintenir le silence et la discipline dans les salles de classe. Il deviendra deux siècles plus tard en forme de collier au Togo et ailleurs sur le continent, un outil de politique linguistique, et de vulgarisation de la langue française chez les jeunes Africains.
Le signal était un outil pédagogique coercitif destiné à obliger l’apprenant à parler la langue française. Son port était source d’humiliation pour les élèves car ils étaient raillés par leurs camarades. L’élève malheureux qui était le dernier à porter le signal écopait d’une punition supplémentaire. Pour éviter cela, le porteur du signal guettait ses camarades partout pour essayer de se débarrasser du collier indésirable. A l’heure où les jeunes de leurs âges sous d’autres cieux tissaient des liens de solidarité et de coopération à travers les jeux, les enfants togolais faisaient le rude apprentissage de la méfiance, du contrôle coercitif et de la dénonciation. Ce système de contrôle et de dénonciation par les camarades engendrait la méfiance entre élèves et nuisait à la solidarité de groupe bien au-delà de l’école.
Le signal était également un outil de contrôle à distance, car la peur de le porter poussait l’élève à communiquer en français même en l’absence de ses enseignants. Par ce canal, les autorités coloniales ont réussi à asseoir leurs dominations non seulement au niveau de la langue mais à tous les niveaux de la société. La langue est un outil de communication, d’expression de la pensée et révèle dans ses subtilités, la conception qu’un peuple a du monde. En privant les jeunes africains de leurs langues locales, le système éducatif colonial a créé les conditions de leurs dominations mentales.
L’école avait pour but de produire des cadres subalternes (des traducteurs, des commis, des employés de commerce, des infirmiers) pour aider à faire fonctionner l’administration, en fonction de la vision du pays colonisateur. Ces cadres devaient servir de modèle pour le reste de la population. L’école a permis ainsi de former des citoyens soumis, dociles mais aussi très suspicieux les uns des autres. Ce sont toutes ces générations d’élèves dociles, coupés de leurs origines, de leurs langues que représente ce premier cliché.
L’image de la rébellion de la jeunesse Africaine
Cependant, une autre image vient rapidement se superposer à celle-là. L’artiste photographe par la technique de double exposition qui fusionne deux images pour n’en faire qu’une seule, laisse percevoir une toute autre vision de l’élève. Cette fois-ci l’élève a les yeux fixés droit devant elle, toisant du regard le photographe, l’objectif et tous ceux qui regardent sa photo. Elle a en elle, une rage qu’elle ne peut toujours pas extérioriser car sa bouche est toujours obstruée mais elle lève les bras pour se défaire du signal.
Le signal n’est plus ici uniquement le symbole de maux lointains cantonnés au passé colonial. La jeune fille, symbole de la jeunesse togolaise continue de se battre pour se débarrasser des influences du passé mais aussi d’autres formes de violences encore présentes dans les écoles et qui empêchent l’accès à une éducation de qualité. Cette photo illustre le rejet chez les jeunes de ces autres formes de violences et d’humiliation qui persistent à l’école : les châtiments corporels, les agressions verbales, les harcèlements et les violences sexuelles.
Un pan de mur de classe, délabré et en mauvais état est visible en arrière-plan de la photo, derrière la jeune fille. Celle-ci ne peut toujours pas parler mais si elle le pouvait peut-être qu’elle dénoncerait non seulement les méthodologies d’enseignement, mais aussi le cadre scolaire, l’environnement et le contenu même des programmes d’études. Car le système éducatif togolais regorge encore de bâtiments en mauvais état, d’écoles sans bibliothèques et sans laboratoires aussi bien pour les enseignants que pour les élèves. Si elle pouvait parler peut-être qu’elle remettrait aussi en cause les programmes scolaires qui ne répondent plus au besoin actuel de la jeunesse. Si elle pouvait parler, peut-être qu’elle évoquerait le nombre excessif d’élèves inscrits dans les classes. Si elle pouvait parler peut-être qu’elle mentionnerait les écoles sans aires de jeux. Hélas, la bouche de l’élève est toujours entravée par une bande adhésive aux couleurs de l’ancien colonisateur, et ce, 63 ans après l’indépendance du Togo.

Le signal a marqué l’histoire de l’enseignement catholique en particulier et celle de l’enseignement en général au Togo. Son usage institutionnalisé depuis la période coloniale a été bien poursuivi après l’indépendance du Togo par les enseignants locaux. Il aura fallu des années de lutte pour que l’utilisation du signal soit abandonnée et cette photo illustre le courage et la détermination de cette élève et autres acteurs pour se débarrasser définitivement du signal. Bien que ce dernier soit abandonné le français est resté la langue officielle du Togo. La photo de la libération inachevée semble soulever la question des restes de cet héritage dont ni l’élève, ni le système éducatif ne parviennent à se débarrasser. Peut-être que des efforts doivent être poursuivis pour promouvoir l’enseignement des langues locales dans les écoles.
L’artiste photographe Lina MENSAH a réussi à travers la photo d’une élève en tenue scolaire avec un signal au cou à accrocher beaucoup de visiteurs de différentes générations au cours de l’exposition. Elle a atteint ses objectifs d’interroger l’histoire de l’éducation ; de mettre en cause les outils éducatifs coloniaux et de réfléchir sur la place des langues locales dans le système scolaire. Elle a démontré ainsi l’importance de l’art photographique dans la sauvegarde des faits historiques.
Badjala TOMFAI (Togo), stagiaire de la 3è promotion de la session d’initiation à la critique d’art organisée par l’Association NORD OUEST CULTURES et le Réseau CRITIQUES AFRICAINES
Mentorat de la section Arts Visuels : Amendah HANOU (Togo / Royaumes-Unis), www.obatala.co.uk






