#TahyaYaCinema : espoirs et désillusions du cinéma algérien

Les cinéastes estiment que le Fdatic est « un garant de la pérennité du 7e art » et pointent aussi l’index sur l’aspect expéditif de cette décision qu’ils qualifient de « unilatérale ».Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime …

www.noocultures.info – Tahya Ya Cinéma (« Vive le cinéma » Arabe) est plus qu’un hashtag ou un slogan, c’est surtout le cri de détresse des professionnels du cinéma et de tout cinéphile algérien qui assistent à la lente agonie du septième art de son pays. Inspiré du film algérien Tahia ya Didou (1971) de Mohamed Zinet, un ovni dans le paysage cinématographique algérien, l’allusion y est hautement symbolique. Le hashtag sonne le glas suite à l’annonce de la suppression du Fdatic (Fonds de développement de l’art, de la technique et de l’industrie cinématographique), survenue le 31 décembre 2021 à l’issue d’une décision parlementaire votée dans le cadre de la Loi de Finances 2022.

«Ce n’est pas une suppression à proprement parler, le fonds est arrivé à terme et il n’a pas été renouvelé. Il est temps de se poser les bonnes questions concernant la volonté de faire du cinéma un levier viable et rentable. Une dizaine de ministres de la culture se sont succédés ces dernières années, il faut que ça se décide plus haut », explique Yacine Bouaziz, producteur et co-founder de Thala Films Production qui ajoute que « sans l’apport du Fdatic, il est très difficile d’aborder des financements étrangers.»

La décision suscite une vague de protestations suivis de plusieurs lettres ouvertes destinées à divers instances gouvernementales dont celle du collectif des cinéastes algériens, à l’adresse de la ministre de la Culture dont voici une bribe : « Nous, cinéastes algériennes et algériens, lançons un cri d’alarme sur l’avenir du cinéma algérien. Le dernier outil de financement public du cinéma algérien disparaît, sans communication officielle de nos institutions sur l’avenir de la politique cinématographique de notre pays. La culture est une affaire d’État. La promouvoir pour qu’elle s’exprime librement relève également de son ressort ».

Les cinéastes estiment que le Fdatic est « un garant de la pérennité du 7e art » et pointent aussi l’index sur l’aspect expéditif de cette décision qu’ils qualifient de « unilatérale ».

Les années fastes

Le cinéma algérien au lendemain de l’indépendance est foncièrement politique et s’inscrit dans la continuité du cinéma initié durant la Guerre de Libération, cependant, il n’en demeure pas moins prolifique et prospère.

La filmographie s’articulait essentiellement autour de la « version officielle » de l’Etat algérien. « Après l’indépendance de 1962, le cinéma algérien témoigne d’abord d’une volonté d’existence de l’État-nation. Les nouvelles images correspondent au désir d’affirmation d’une identité nouvelle. Elles se déploient d’abord dans le registre de la propagande, puis, progressivement, dévoilent des « sujets » de société », argue Benjamin Stora, spécialiste de la Guerre d’Algérie et professeur des universités à Paris 13.

Dans un article paru dans l’hebdomadaire Révolution Africaine – octobre 1980, feu Ferhat Cherkit, journaliste et critique de cinéma évoque ce prisme et précise que «la glorification, la commémoration, l’exaltation répétitive de la lutte populaire victorieuse contre le colonisateur, même si elle est accomplie souvent par des apprentis démagogues fort maladroits, présente, nous l’avons reconnu, quelques motivations louables. La référence de notre production filmique à la guerre d’indépendance comporte des distorsions qui obèrent grandement sa crédibilité et la profondeur de son impact» et souligne par ailleurs, qu’il s’agit là d’un cinéma qui verse dans « La simplification » et « Le schématisme».

Plusieurs films marquent le début de cette épopée cinématographique, citons La nuit a peur du soleil (1965) de Mustapha Badie, L’aube des damnés de A. Rachedi (1965), La Bataille d’Alger (1966) de Gillo Pentecorvo, (une coproduction Algero-italienne), suivi la même année du film Le vent des Aurès de Mohammed Lakhdar Hamina, La voie (1968) de Mohamed Slim Riad. En 1975, la consécration tomba, Les Chronique des années de braise (1975) de M. Lakhdar Hamina est primé au Festival de Cannes, et demeure à ce jour, l’unique Palme d’or du continent africain.

C’est dans ce contexte foisonnant que l’Oncic (Office national pour le commerce et l’industrie cinématographique) voit le jour en 1967, s’ensuit la création du Centre de diffusion cinématographique (C.D.C) en 1968, le 15 novembre 1968, le Fonds de développement de l’art, de la technique et de l’industrie cinématographique (Fdatic) est créé par décret.

De grands projets de coproduction sont initiés, à l’instar du film Z (1969) de Costa- Gavras, le film ayant été tourné en Algérie, compte tenu du contexte politique grec de l’époque, la coproduction algéro française se voit décerner plusieurs prestigieuses distinctions dont l’Oscar du meilleur film en langue étrangère pour le compte de l’Algérie en 1970. À la fin de la décennie « le cinéma algérien s’avance vers plus de complexité ».

Plus affranchi du prisme du Parti Unique et sa vision autotélique, il devient plus ancré dans le contexte social de l’époque à l’instar du film Omar Gatlato (1977) de Merzak Allouache, Leïla et les autres (1978) de Sid Ali Mazif et Les folles années du twist de Mahmoud Zemmouri (1983).

Il est à rappeler que le cinéma algérien fut et demeure jusqu’à nos jours, tributaire de l’industrie des hydrocarbures (pivot central de l’économie algérienne); de ce fait, l’essor du cinéma périclite inéluctablement après la chute des prix de baril lors du Contrechoc pétrolier de 1986. C’est dans des conditions analogues de « recalibrage » et « réformes structurelles » qu’intervient la suppression de plusieurs subventions et de plus de 300 fonds dont le Fdatic. En 2020, le prix du baril tombe à 9 dollars induisant une inflation de 3,7 % et tout vacille mettant en exergue les lacunes d’un écosystème instable.

Un écosystème bancal

Si la suppression du Fonds de développement de l’art, de la technique et de l’industrie cinématographique interpelle par sa symbolique, elle n’en demeure pas moins que la partie apparente de l’iceberg et met en exergue les défaillances d’un écosystème bancal (pour ne pas dire inexistant). De la production, en passant par la distribution et visa d’exploitations, aux salles de projection, l’écosystème demeure précaire. L’Algérie compte aujourd’hui une quarantaine de salles de cinéma fonctionnelles, soit dix fois moins que les années 70. Les métiers du cinéma souffrent également de ce dysfonctionnement: assistants-réalisateurs, ingénieurs-son, décorateurs, maquilleurs chefs opérateurs, régisseurs, éclairagistes, costumiers se sont constitués en association – à l’aube de la crise sanitaires du Covid-19 – dont le principal grief est l’assainissement de leurs statuts et situations socioprofessionnelles.

Drifa Mezenner, fondateur de Tahya Cinéma, une plateforme et boites de production crée en 2018 met l’accent sur l’importance des agences de talents comme maillon important dans l’écosystème cinématographique, elles œuvrent à promouvoir, à mettre en avant, et à créer un réseau qui fait naître des projets créatifs. Tahya Cinéma travaille dans ce sens, pour se positionner en médiateur et catalyseur d’opportunités de production et de financement. Selon la promotrice, « la survie du fonds de soutien gouvernemental est primordiale mais il faut diversifier les sources de financements qui interviennent aux différentes étapes de la réalisation cinématographique, de l’écriture à la production et la distribution pour inclure les petits, moyens et grands projets cinématographiques afin de permettre l’émergence d’une nouvelle génération de films. » Et conclut qu’« il faut aussi accompagner ce processus d’un intérêt pour une formation de haut niveau aux métiers du cinéma, notamment l’écriture et la réalisation. Puis, en parallèle, relancer la culture des ciné-clubs, et activer le rôle de la culture et de la jeunesse dans ce sens ». Elle pointe l’index également sur la nécessité de création d’un cadre juridique et fiscal concis.

Le Fdatic qui proposait, rappelons-le, cinq types d’aide : aide à la production et à la coproduction de films cinématographiques, aide à l’écriture et à la réécriture du scénario ; aide à la postproduction ; aide à la distribution et à l’exploitation d’œuvres cinématographiques et, enfin, aide au financement de l’équipement de structures cinématographiques et de la modernisation des techniques de cinéma, puise ses financements dans les caisses du ministère de la Culture. La cinéaste Amel Blidi rappelle que « le Fdatic est l’unique dispositif de soutien permettant aux cinéastes algériens de faire aboutir leurs projets de films en Algérie. Il y est question tout bonnement de la survie du cinéma algérien, un secteur des plus fragiles dans notre pays. Cela est d’autant plus important, à mes yeux, qu’il charrie des questions liées à l’identité, à la mémoire, à l’Histoire. Un pays comme l’Algérie ne peut se priver de pouvoir fabriquer ses propres images. Cela arrive au moment où le cinéma algérien, donné pour mort depuis des années voire des décennies, fait montre d’une vitalité nouvelle ».

A propos du système sur lequel repose le Fdatic, elle ajoute « bien évidemment, le système du Fdatic était imparfait mais il avait, à tout le moins, le mérite d’exister permettant à quelques films de voir le jour. Il est essentiel aujourd’hui de mettre en place un mécanisme, avec des règles cohérentes et transparentes, pour permettre aux cinéastes algériens de raconter l’Algérie ». Car, « un pays sans image est un pays sans mémoire. Cette image peut froisser ou éblouir, elle peut être rejetée par les spectateurs ou en être acceptée, mais il est essentiel de la faire exister », conclue-telle.

L’Epée Damoclès

Si le Collectif de cinéastes algériens estime que « la disparition du Fonds public de financement du cinéma, sans concertation préalable avec les cinéastes, menace directement l’accès au public d’un cinéma algérien, libre et indépendant », il est cependant primordial de rappeler que la censure est un spectre quasi permanent qui menace toute production y compris celles financées par le Fonds. Rappelons aussi qu’une commission de lecture mise en place depuis 1992, se réserve le droit de déclarer si oui ou non un scénario est éligible au financement.

Dans son article, paru en 2014, dans le quotidien algérien El Watan intitulé « Le cinéma algérien est schizo », le journaliste Samir Arjoum, évoque la notion de la binarité du cinéma algérien, qualifiant l’un de « cinéma officiel face à quelque chose de plus officieux. D’un cinéma financé, raconté et médiatisé autrement face à une autre idée du 7e art, plus bricolé mais tout aussi -si ce n’est davantage – pertinent. »

« Le cinéma se construit avec un projet de société véhiculant des valeurs à promouvoir, il y a beaucoup d’argent à générer avec le cinéma, hélas, nous avons des pouvoirs publics qui ont peur de cet art. La censure, le retrait de visas d’exploitations sont des décisions démesurées et un cinéma nationalisé est un cinéma stérile», nous confie le réalisateur Karim Moussaoui. Il souligne par ailleurs l’importance de la mise en place d’une machine industrielle de la production cinématographique, mais également la nécessité de diversification des financements, d’opter pour le placement du produit, revoir notre stratégie en matière de gestion. « Le cinéma est une soupape, il est de ce fait, important d’assurer sa pérennité. Si nous ne nous occupons pas de faire nos propres images, d’autres le feront », argumente-t-il.

Certes le cinéma algérien vit des heures sombres mais il n’est point mort. Une génération de jeunes et talentueux cinéastes, producteurs, réalisateurs gardent le cap et se battent pour sa survie. La jeune réalisatrice Sarah Derrar Kechemir, lauréate de sélection officielle du Mobile Film Festival pour son court « Change for nature » co-réalisé avec Hocine Mimouni, exprime ses craintes mais aussi sa détermination. En cours de réalisation d’un projet de documentaire elle s’est rapidement heurtée aux problèmes de financements et d’accompagnement en termes de production. « Pour l’heure, je suis sur mon projet de premier film documentaire autour de la musique, dans la conjoncture actuelle ce n’est pas évident mais j’avance tant bien que mal », explique-t-elle mais finit par une note optimiste : « Nombreux sont ceux qui m’ont conseillé de créer ma propre boite, ce que je peux comprendre de la part de mes collègues compte tenu de la situation, mais je préfère m’en tenir pour l’heure à la réalisation. Le moment est peut-être mal choisi pour une reconversion professionnelle vers le cinéma, mais comme on dit omnia vincit amor et l’amour du cinéma triomphera de tout, je l’espère ».

Réalisé par Leïla ASSAS (Collaboration)
Contribution publiée dans le numéro 007 du magazine spécialisé NO’OCULTURES

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