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Économie des arts vivants en Afrique : De la survie à l’ingénierie, le temps de la mue

www.noocultures.info – À l’heure où les industries culturelles et créatives s’imposent comme un levier de croissance mondial, le spectacle vivant africain cherche encore sa boussole économique. Entre dépendance aux financements extérieurs et résilience historique, les acteurs du secteur appellent à une révolution structurelle. Retour sur les enjeux d’un basculement nécessaire.
Le chiffre émane de l’UNESCO et donne le vertige : les industries culturelles et créatives (ICC) génèrent aujourd’hui plus de 3 % du PIB mondial. Pourtant, derrière cette statistique flatteuse, le continent africain vit une réalité contrastée. Théâtre, danse, musique, le spectacle vivant semble encore prisonnier d’un cycle de précarité, exacerbé par les crises sanitaires et les instabilités sécuritaires. Lors du 47è Forum Culturel organisé par noocultures.info et le MASA (Marché des Arts du Spectacle Africain d’Abidjan) le 16 décembre 2025, un panel d’experts a brisé le tabou : pour que les arts cessent de « survivre », ils doivent opérer une mue radicale.
Le paradoxe de la résilience
L’artiste africain est, par essence, un maître de la débrouille. Sylvain Bacle, Directeur du développement du Groupe Empire / FInAB (Festival international des Arts du Bénin), souligne ce qu’il appelle le « paradoxe de la résilience ». Là où les modèles européens s’effondrent sans la perfusion des subventions publiques, les créateurs africains continuent d’inventer dans l’isolement et le dénuement.
« C’est le manque de moyens et l’isolement qui ont forgé leur résilience, chose qu’en Europe on ne sait plus faire aujourd’hui », observe ce consultant senior. Mais cette force est aussi une limite invisible. La résilience ne remplace pas l’infrastructure. Pour passer de l’artisanat de survie à la richesse industrielle, le secteur doit changer de paradigme. Et l’art ne doit plus être seulement une vocation, mais une profession qui nécessite un écosystème.
En ce sens, le diagnostic de Ouafa Belgacem, directrice de Culture Funding Watch, est sans appel. Le problème n’est pas tant l’absence de capitaux que la mécanique de leur distribution. La dépendance aux partenaires internationaux, estimée à 80 % dans certains pays, impose une dictature du « projet court » qui empêche toute structuration à long terme.
Ouafa Belgacem introduit alors un concept fort : la mobilisation des ressources plutôt que le simple fundraising. Elle met en garde contre les « subventions empoisonnées », ces aides qui, déconnectées des réalités locales, enferment les structures dans une bureaucratie stérile. L’enjeu ? Convaincre la philanthropie locale et les banques panafricaines d’investir dans leur propre patrimoine. « Il n’est pas normal que nos secteurs culturels soient encore dépendants à 80 % de l’extérieur », martèle-t-elle.
Briser les verrous invisibles
L’économie des arts est, par définition, une économie de mouvement. Or, circuler en Afrique reste un parcours du combattant. Entre le coût exorbitant des billets d’avion et la complexité des visas, l’exportation des talents est freinée par des frontières rigides.
C’est ici que le pragmatisme prend le relais de l’idéalisme. Le cas du Niger est exemplaire : plutôt que de subventionner des billets d’avion hors de prix, l’État a investi dans une flotte de véhicules (bus, 4×4) dédiés au transport des troupes. Une solution concrète qui permet de mailler le territoire. Sans cette mobilité, le marché reste confiné, empêchant la naissance de la « Route des Arts » prônée par Ousmane Bangré, Directeur de la planification, des études et de la formation du CERAV/Afrique (Centre régional pour les arts vivants en Afrique).
Par ailleurs, conviennent les intervenants de ce panel d’experts modéré par la journaliste Leila Assas, l’époque où l’artiste était son propre agent, comptable et marketeur doit prendre fin pour laisser place à l’ingénierie. Et c’est peut-être le point le plus crucial pour l’avenir : la professionnalisation des « métiers de l’ombre ».
« L’artiste seul ne peut pas tout faire… le reste, c’est de l’engineering », souligne Sylvain Bacle. L’avenir appartient désormais aux « clusters » et aux coopératives où les ressources sont mutualisées. L’objectif est clair, transformer le « talent brut » en « produit exportable » par une maîtrise des compétences managériales, juridiques et numériques.
Cette professionnalisation doit être accompagnée par le politique qui prend ainsi une part de responsabilité dans le développement et la structuration des arts vivants. Ousmane Bangré appelle les États à instaurer une fiscalité incitative. Sans exonérations fiscales pour les jeunes entreprises créatives et sans mécanismes de garantie bancaire, la culture restera le parent pauvre du développement.
L’économie des arts africains ne demande pas l’aumône ; elle exige un écosystème. Un monde où la solidarité organique se transforme en une ingénierie de pointe, capable de faire du talent africain le premier moteur de son propre rayonnement mondial.
Eustache AGBOTON ©www.noocultures.info








