Haiyu : la voix comme territoire

Le documentaire sur Mariem Hassan poursuit sa traversée des festivals. Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Certains films trouvent leur public. D’autres trouvent leur lieu. Haiyu, film documentaire sur la chanteuse et parolièreMariem Hassan, a trouvé les deux et dans cet ordre-là, quelque chose ressemble à une nécessité artistique profonde.

Signé par un collectif de quatre réalisateurs aux origines plurielles Alex Veitch, Brahim B. Ali, Mohamedsalem Werad et Anna Klara Åhrén, ce documentaire né d’une coproduction entre le collectif suédois RåFILM et Saharawi Voice incarne, dès sa conception, ce qu’il raconte : une œuvre collective, tissée de regards croisés, qui refuse l’angle unique. Son parcours festival en témoigne avec éloquence : Festival International du Film d’Alger, FIPADOC à Biarritz, MENA DOC, Sheffield DocFest au Royaume-Uni, DokuFest à Prizren au Kosovo, WOMEX cette grand-messe annuelle des musiques du monde qui consacre les voix que le marché global oublie trop souvent. Et désormais, le FiSahara.

Projeter Haiyu sous les étoiles d’Aousserd, au cœur des camps de réfugiés sahraouis de Tindouf, n’est pas un geste symbolique parmi d’autres. C’est le geste central. C’est là que Mariem Hassan a vécu, chanté, résisté. Ramener le film à cette terre-là, devant ce public-là, c’est refermer une boucle que seul le cinéma sait nouer avec cette précision-là.

Portrait d’une femme debout

Mariem Hassan est née dans l’exil. Façonnée par le dépouillement des camps, elle a grandi dans cet espace suspendu entre la mémoire d’une terre et l’attente d’un retour, condition qui, loin de l’écraser, a nourri une voix d’une profondeur et d’une densité rares. Ses débuts se font au sein du groupe Shahid El Hafed, formation emblématique des camps sahraouis, avant qu’elle ne s’en émancipe pour une carrière solo entamée en 2002. Sa trajectoire devient alors internationale : Deseos en 2005, Shouka en 2010, eux albums salués par la critique mondiale qui révèlent au-delà du Sahara la richesse de la tradition musicale hassanie, ce blues du désert aux résonances universelles, à mi-chemin entre lamentation et célébration.

Haiyu terme arabe signifiant encourager, saluer, vivifier, ne se contente pas de retracer cette trajectoire artistique. Il cherche la femme derrière la légende. C’est précisément là que le film gagne en densité et en justesse : à travers les récits croisés de proches, d’amis, de compagnons de route, de soldats, et de membres de sa propre famille dont sa fille une figure en double se dessine progressivement. D’un côté, l’artiste inébranlable, transformant la douleur collective en chant d’espoir. De l’autre, la femme intime, vulnérable, traversée par ses propres doutes et ses propres nuits. Cette dualité est le vrai sujet du film et sa plus grande réussite formelle.

Mariem Hassan s’est éteinte le 22 août 2015 dans les camps de Tindouf, emportée par un cancer. Elle avait 53 ans. Haiyu lui refuse pourtant le statut de fantôme. Le film la maintient debout, vivante, rayonnante et confie sa voix à ceux qui, après elle, continuent de porter la même ardeur.

Une polyphonie formelle maîtrisée

Sur le plan du dispositif cinématographique, Haiyu opte pour une narration chorale qui épouse avec intelligence la complexité de son sujet. Archives personnelles et familiales, images de concerts, témoignages intimes de proches, de compagnons et de figures de son entourage, interventions de soldats qui l’ont connue dans les camps; le tout assemblé avec une cohérence qui évite aussi bien la nostalgie convenue que la sécheresse du documentaire-catalogue.

Ce choix polyphonique est en soi signifiant : Mariem Hassan n’appartient pas à un seul récit. Elle est à la fois artiste sahraouie, icône des musiques africaines, figure féminine puissante dans une société traversée par la tradition, et voix d’une culture que les grandes cartographies culturelles mondiales ont longtemps maintenue en lisière. La coproduction entre RåFILM et Saharawi Voice reflète d’ailleurs cette double appartenance regard extérieur et regard intérieur, regard nordique et regard sahraoui, deux manières de voir qui se complètent plutôt qu’elles ne se contredisent.

La musique, omniprésente, n’y est jamais décorative. Elle structure le récit, scandant les étapes d’une existence comme autant de stations d’un itinéraire intérieur. Les chants de Mariem Hassan fonctionnent ici comme des documents au sens plein et archivistique du terme témoignages d’une identité, d’une mémoire, d’une manière d’habiter le monde quand le monde vous a refusé une adresse fixe.

Ce que le film dit au-delà du film

Haiyu s’inscrit dans la grande tradition du documentaire musical humaniste, celle qui fait du portrait d’un artiste le révélateur d’une époque, d’un peuple, d’une condition humaine. Il rappelle que la musique peut simultanément être œuvre d’art et acte de mémoire, que la voix d’une femme seule dans le désert peut porter en elle tout un peuple sans jamais en être écrasée.

Sa trajectoire entre Biarritz, Sheffield, Prizren, Alger et enfin Ausserd près de Tindouf dessine une géographie singulière de la transmission culturelle. Chaque étape révèle une couche supplémentaire de ce que le film contient. Chaque salle qui l’accueille lui offre un nouveau miroir. Mais c’est sous le ciel d’Ausserd, à la nuit tombée, devant un public qui reconnaît dans chaque note l’écho d’une histoire vécue, que Haiyu trouve sans doute son sens le plus accompli.

C’est peut-être la définition la plus juste du grand documentaire : non pas un tombeau, mais un amplificateur.

Leïla ASSAS, à Ausserd ©www.noocultures.info

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