Le nouvel accrochage transcrit une vision selon laquelle la récade apparaît comme transcription de la grandeur légendaire des femmes de nos royaumes d’antan.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…
Bénin / Nouvel accrochage du Petit Musée de la Récade : entre restructuration et réhabilitation
www.noocultures.info – Le Petit Musée de la Récade se métamorphose offrant une immersion captivante dans la richesse culturelle du Danxomé. Révélée à l’occasion d’une soirée artistique, ce nouveau chapitre dans l’histoire du musée, apporte un éclairage plus densifié sur les récits et la transmission autour de ce patrimoine immémorial. Décryptage.
LES PEPIT’ARTS OU LA FRENESIE PATRIMONIALE
Alignée de tambours. Différentes tailles infantiles sont côte à côte. Des corps multi-formes qui sont à l’affût. Comme en attente d’un signal. Silence. Un mouvement synchronisé. Et l’espace vibre. Résonances de percussions. Leurs mains et baguettes vont chercher des roulements, des battements sur les peaux tendues des cadres cylindriques enjambés. Des gammes pentatoniques s’enchaînent. Des rythmes transcripteurs de traditions se succèdent. Le groupe Pépit’Arts réexplore un répertoire rythmique qui enchante les tympans, les corps, et les coeurs.
Une heure environ après, l’atmosphère est toujours aussi galvanisant. Les percussions traditionnelles maintiennent les sens en éveil. Au gré d’une vivacité ascendante, l’expérience se fait presque hypnotique. Chants. Mouvement des corps. Transpiration. Danse.
Au bout des cadences : les plus intenses vibrations de l’appartenance disent la teneur et la densité de nos idiomes. Des airs d’Angélique Kidjo viennent clore ce moment énergique et mémorable en débusquant une émotion nostalgique en nous.
DIDIER NASSEGANDE ET L’ENFANCE EN SCENE
Lobozounkpa. Soir d’après-pluie. Une mise en place prompte et rapide. Les murmures impatients et les pas feutrés des spectateurs s’entendent. L’on cherche une place, assis ou debout. Un silence survient là aussi.
Puis, c’est dans une harmonie envoûtante que tout débute, avec une chorale enfiévrée faisant vibrer l’atmosphère. Le choeur nocturne qui fait résonner ses tripes comme des paroles d’enfants assoiffés d’histoire prend au dépourvu tout en prenant au collet. Des vestiges historiques sont réinvestis et une poésie identitaire scandée à l’unisson, en tant que symphonie de réapprentissage de soi. Une vague d’émotions nous submerge, à travers cette expérience sensorielle singulière.
Entre litanies, invocations, retransmissions et panégyriques, le récitant principal ; un enfant à la langue fleurie, s’est livré avec une urgence de transmission, une conviction intense d’incarnation idéologique, suscitant en nous un élan de reconnexion.
Puis vint la théâtralité restitutive de l’histoire, oscillant entre humour, vérités, manigances, convictions et traditionalité. Le moins qu’on puisse écrire, c’est que la relève (ces enfants) a déjà l’attitude, le ton, le sens de l’intensité, la gestuelle affirmant le goût du récit, l’éloquence de l’appartenance et de la royauté.
Les cannes, les masques, les coiffures, les sandales, les apparats vestimentaires : tout dans cette mise en scène s’est évertué à révéler l’ancrage et les références d’authenticité que le metteur en scène a cherché à mettre en exergue.
Le langage codé, subtil et mystérieux, introduit l’ouverture majestueuse et l’entrée inaugurale dans le Petit Musée de la Récade. Les caisses, présentes sur la scène de circonstance, deviennent des piliers témoins des intrigues et des non-dits du royaume de Danxomé. Leur portée symbolique est renforcée par le travail esthétique de la régisseuse Douriyath Dansou, qui les transforme en veilleuses de l’histoire, éclairant notre chemin vers la compréhension du passé.
Didier Nassègandé, à travers sa mise en scène, nous offre un spectacle transcendant le temps et l’espace. La récade devient prétexte de mémoire, accentué par l’écriture subversive, proverbiale et parabolique de Didier Nassègandé.
Nous sommes transportés dans un monde où le temps se suspend, où les échos du passé résonnent avec une vision contemporaine, une intensité captivante. Chaque acteur, chaque geste, chaque mot est empreint d’une valeur rhétorique, révélant les strates de notre héritage culturel.
Ce soir-là, le Petit Musée de la Récade à Lobozounkpa est devenu le réceptacle sacré de la tradition, de la culture et de l’identité du Danxomé, nous reliant à notre essence. Comme un lampion illuminant l’éternité de nos récits.
DE LA SCENOGRAPHIE AU REFLET IDENTITAIRE
Entrer dans le Petit Musée de la Récade est désormais un parcours quasiment initiatique.
Ici le rituel est organisé par code couleurs qui se transposent sur les espaces consacrés et leurs cartels affiliés. Ce qui est révélateur d’une esthétique colorimétrique (a)typique pensée pour ce nouvel accrochage.
D’autant que la psychologie spirituelle des couleurs semble y être entretenue. De sorte que chaque zone attribuée exprime une énergie spécifique en lien avec les couleurs choisies.
De fait, l’on pourrait insinuer que le blanc a été choisi pour la pureté, la paix, et la sagesse qu’induisent les récades qui se retrouvent dans l’ensemble de la surface affectée pour le musée. Le jaune pour la lumière, la prospérité, la richesse. Le rouge pour la passion, le luxe des formes, l’ambivalence des référentialités/références utilisé(e)s, le sang d’alliance incarné. Le bleu pour le rapport aux divinités, à l’apaisement et la sérénité. Le marron qui dit le rapprochement au naturel, à la tradition, à la stabilité. Et bien sûr, ce même marron pourrait symboliser le passé, la nostalgie et pourrait être considéré comme propice pour nous rappeler à quel point les récades éveillent en nous le ressouvenir d’appartenance.
Dans cette structuration du Petit Musée de la récade, il ne s’agit donc plus d’exposer les récades en tant que simple matière d’art, mais d’amener les visiteurs(ses) à se questionner sur les oeuvres perçues, sur leur signifié, leur signifiant, leurs souches, leurs origines/méthodes de fabrications, sur leur compréhension, sur l’appréciation qu’il est possible de se faire concernant leur forme, leur caractère, leurs états actuels, leurs fissures, leurs cicatrices. La lumière en ce sens, à la fois naturelle et artificielle, se jouent des ombres, amplifient la projection de reflets muraux. Ce qui permet aux récades d’échapper à leur état d’inertie pour suggérer un mouvement de vie à même de transcender leur seule dimension physique/palpable.
De plus, dans cette mise en place, l’on perçoit un choix volontaire de ne disposer que les récades dont la présence apporte une plus-value dans la capacité d’appréhender le cheminement et l’historiocité desdites récades au coeur du royaume. L’essentiel n’étant pas d’en mettre trop, mais plutôt de présenter ce qui a du sens, de la teneur, de la pertinence. Comme pour dire que le peu suffit à dire le plus possible. De quoi permettre notamment de dynamiser l’accrochage.
LE MUSEE ET SON APPROCHE ARTISTICO-SCIENTIFIQUE
Fondamentalement : les cartels ont connu un travail de fonds. Repensés pour étoffer la portée narrative, dévoiler des subtilités référentielles, les hypothèses interprétatives.
L’une des spécificités marquantes est la précision en langue d’origine des récades (le fongbe) de leur nom, de leur philosophie d’existence. Mais pas que : il est à présent possible d’en savoir davantage sur l’intention de leur création, sur la logique d’usage qui les caractérise, leurs porteurs légitimes, les fonctions de ceux-ci avec leurs titres et leurs symboliques.
Il faut également noter la précision des nuances entre les rôles des détenteurs et détentrices de récades. De ce fait, la nouvelle structuration du Petit Musée de la Récade permet de percevoir la dimension politique, sociale, structurelle et spirituelle des récades.
En cela, le recours aux matériaux iconographiques selon une intention chromatique précise, apporte un éclairage sur les enjeux de différenciation de la symbolique esthétique et sémiotique des récades accrochées. Orientations qui auraient été pertinemment suggérées par les travaux de l’artiste plasticien Jacques Malgorn ; de l’enseignante et chercheuse en Histoire de l’art Valentine Plisnier ; de l’historienne et muséologue Gaëlle Beaujean ; du spécialiste de l’art vodoun Gabin Djimassè et du professeur de linguistique générale et africaine Bienvenu Akoha.
Cette collaboration multidisciplinaire semble avoir instauré une synergie qui transcende les frontières entre l’art, l’histoire, la culture et la linguistique. Offrant ainsi une expérience où les univers artistique et scientifique se complètent, se nourrisent mutuellement afin de proposer aux visiteurs(euses) du musée ; une plongée aussi bien renseignée, créative que digeste.
LES NOUVEAUTES AU PETIT MUSEE DE LA RECADE
Au-delà d’être dans la contiuité, des nouveautés viennent ouvrir les champs d’expérimentation au coeur du musée. La première perceptible dans cette traversée, c’est la présence de codes QR, envisagés pour étoffer la portée informative des récades exposées.
Permettant ainsi de rendre l’accrochage plus digeste. Mais surtout d’être plus pointilleux. Au-delà, cela interpelle notre curiosité de visiteurs(euses). D’ailleurs, le rôle d’un tel lieu, n’est-il pas de susciter en nous, le désir d’aller plus loin en soi, plus loin que les notions liminaires qui nous sont apportées afin de nourrir notre savoir, notre esprit et notre capacité à penser l’histoire par autosuggestion et questionnement ?
L’autre nouveauté : les casques-audios pour plonger dans une écoute de panégyriques dont les saveurs ne se ressentent mieux que par le canal auditif. Voici de quoi rendre davantage contemporain l’approche au/du Musée en dehors de son orientation d’antériorité.
En cela, le travail in situ de Gabin Djimassè est d’une importance qui ne cesse d’étendre et d’approfondir, l’attachement prégnant au musée ; à cultiver auprès de toutes les couches de nos sociétés et de toutes les sensibilités d’intéressement afin d’en faire un lieu d’ancrage émotionnellement transversal.
Nous échappons de fait à une forme d’élitisme muettement discrimant, pour aller vers une perspective inclusive.
LA DIMENSION FEMINISTE DU NOUVEL ACCROCHAGE
Le nouvel accrochage transcrit une vision selon laquelle la récade apparaît comme transcription de la grandeur légendaire des femmes de nos royaumes d’antan. La récade incarne de ce fait, une place d’exutoire capable de réhabiliter un honneur que l’on n’a pu documenter, renseigner, célébrer suffisamment. Ce qui intervient comme une subtile objection à l’endroit de l’ingérence idéologique (patriarcat structurel) qui a longtemps acté l’effacement diachronique de la contribution et de l’influence des femmes à cette époque. Ainsi, les retranscriptions effectuées dans le nouvel accrochage des récades deviennent une occasion de règlement de ce contentieux historique qui expose la valeur des femmes sous des formes plus élogieuses que nous ne l’aurions nous-mêmes appréhendés.
L’axiomatique de la femme-socle de savoirs, plaque tournante de la conservation, de la transmission, de la pérennisation, de la possession du pouvoir fondamental dans l’intimisme de l’honneur concédé aux hommes ; prend de fait, toute sa densité mais cette fois, en précisant ses contours de propension et d’implémentation. C’est à se demander : jusqu’à quel point le non-exhibé (ici les femmes) est-il gage de puissance supérieure que ce qui est visible (ici les hommes) ; notamment du point de vue de la société d’appartenance où les récades ont eu rôles d’assignation d’autorité.
Le processus d’exposition permet donc d’expurger ces rapports de force sous-jacents. En même temps que la trame narrative de l’accrochage permet aux récades de femmes d’être trait-d’union de toutes les dimensions qui coexistent dans cet écosystème royal. Et par conséquent, cette logique de mise en forme (agrémentée par l’écriture inclusive), se transforme en un dispositif culturel féministe de réforme, de réappréhension, de restauration, de renaissance de soi dans l’histoire générale du Danxomé ancien et du Bénin actuel.
EN DEFINITIVE…
La rénovation proposée par le Petit Musée de la Récade, nous plonge dans l’essence documentée, nuancée et explicitée de l’histoire des récades. À travers ce nouvel accrochage, l’équipe du Centre propose une ode (plus que précieuse) à la préservation de notre patrimoine culturel, rappelant l’importance et l’urgence de la bonne transmission de notre histoire aux générations futures.
Djamile Mama Gao (Collaboration) ©www.noocultures.info
Image illustrative ©Sophie Négrier






