El Helm ou Rêve (s) : quand le théâtre devient dispositif de vérité

Cette pièce ne cherche ni à séduire ni à consoler.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – L’ouverture de la 26ᵉ édition des Journées Théâtrales de Carthage a été marquée par l’avant-première de la nouvelle création El Helm (Le Rêve) du tandem Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, dans un Théâtre du Rio plus compact que jamais, concentrant les corps comme les esprits. Un espace resserré, presque oppressant, qui intensifie l’expérience et la rend immersive, physique, incarnée. Ici, rien n’est décoratif, encore moins apaisant.

Cette pièce ne cherche ni à séduire ni à consoler ; elle ébranle, fissure et interroge, avec la rigueur des grandes œuvres qui refusent le refuge de la fiction confortable. Pendant plus de deux heures, le spectateur est plongé dans un espace de tous les effondrements, mais aussi de toutes les résistances silencieuses, de tous les refus têtus, de toutes les paroles insistantes, même lorsqu’elles semblent condamnées à l’échec.

La pièce prend forme au cœur d’un immeuble vétuste de Tunis, le Palace El Mauro, allégorie métaphorique qui ploie sous ses contradictions, ses renoncements, ses fantasmes d’ordre et ses vérités étouffées. Ce décor, volontairement délabré, n’est pas un simple espace scénique ; il devient un organisme vivant, une entité qui respire la fatigue des idéaux, la lassitude des corps, l’érosion des rêves. Les murs craquent, les voix résonnent, les silences pèsent. Ce lieu, mi-refuge mi-ruine, incarne l’état d’une société qui ne sait plus si elle entretient sa mémoire ou si elle en sape les fondations.

Les personnages n’y sont pas de simples habitants, mais des consciences à vif, des archétypes incarnés, des fragments d’une société morcelée. Jamila (Jalila Baccar), propriétaire de l’immeuble ; Naïma, infirmière désabusée, marquée par l’amertume et la dureté du quotidien ; Badis (Mohamed Châabane) ; Beya (Meriem Ben Hamida), journaliste d’investigation utopiste Taher (Mounir Khazri), « le fou » ; Jamal Abdelnasser (Jamal Al Madani). Oui, comme le président égyptien, Gamal Abdel Nasser Hussein (1956 – 1970).

Puis il y a l’absente, la silhouette invisible qui hante la scène : Juliette, jeune Burkinabè, retrouvée morte dans les sous sols de l’immeuble. Elle n’apparaît jamais, précisément parce qu’elle représente celles et ceux que la société refuse de regarder : les migrants, les oubliés, les invisibles. Son absence devient présence spectrale, mémoire embarrassante, révélatrice d’une vérité que l’on tente de refouler. Sa mort n’est pas tant un événement qu’un symptôme, celui d’une société qui préfère ignorer ses fantômes plutôt que d’affronter ses responsabilités.

Le policier-narrateur, maître de cérémonie paradoxale, ne cherche pas à élucider l’enquête. Il la déconstruit. Il ne veut pas résoudre, mais classer. Juge, inquisiteur, Big Brother par excellence. Sa parole, à la fois ironique et diagnostique, inscrit la pièce dans une filiation assumée avec un théâtre de la question, de la fissure, du doute.

La couleur rouge, omniprésente, devient un véritable langage visuel. Rouge comme la mémoire militante, rouge comme la blessure, rouge comme la passion, la colère, l’alerte. Elle trace un fil conducteur idéologique et émotionnel : un rappel des luttes passées, des idéaux effrités, des désirs de résistance encore vivaces. Sur ce plateau saturé d’états intenses se croisent les ruines du patriarcat, les blessures du nationalisme, la fatigue sociale, la violence raciale, la dislocation des liens humains. Tout semble sur le point de s’effondrer, mais l’effondrement n’a pas lieu. Le théâtre retarde la chute pour ausculter chaque fissure.

Et c’est dans cette faille qu’apparaît Beya (Meriem Ben Hamida), personnage incandescent, ferme, indocile. Ni victime ni héroïne, elle incarne une possibilité : celle d’une jeunesse qui ne se contente pas d’indignation, mais qui nomme, qui formule, qui expose. Elle ne rejoue pas la résistance ; elle l’invente. Elle ne demande pas d’espoir ; elle l’incarne. Avec ses accents de Don Quichotte lucide, elle refuse la compromission, trace un chemin, ouvre une brèche. Mais c’est face à Jamal Abdelnaccer (né le jour de la Naqsa*) que son éclat se précise. Affairiste verbeux, opportuniste sans conviction, il incarne la caricature d’un idéal dévoyé : celui d’un panarabisme vidé de son souffle émancipateur, réduit à des slogans, des postures, des nostalgies stériles. Il ne porte plus un projet, mais une ombre. Il n’assume plus une vision, mais un masque. Lâche, cynique, il navigue dans les ruines du mythe comme un gestionnaire de faillite, marchandant la mémoire, trafiquant les symboles, monnayant l’espoir.

La mise en scène se déploie à double vitesse : une lenteur calculée, presque méditative, et des scènes saccadées. Rien n’est ornement. Chaque silence pèse, chaque cri éclaire, chaque regard devient matière dramaturgique. Les dialogues, oscillant entre tragique et grotesque, installent un théâtre de l’entre-deux, où le réel touche à l’absurde, où la dignité flirte avec le désespoir. Ici, le théâtre n’est pas divertissement, mais diagnostic. Il ne raconte pas la société ; il la dissèque.

Le public, averti, a accueilli l’œuvre comme un acte, non comme une représentation, comme une expérience d’introspection collective. Car ce théâtre ne demande plus : « que s’est-il passé ? » Il pose une question autrement plus dérangeante : « que sommes-nous devenus ? « 

Cette soirée inaugurale, dense, solennelle et profondément habitée, ne se contente pas d’ouvrir la 26ᵉ édition des Journées Théâtrales de Carthage : elle réaffirme avec force la vocation première du théâtre non pas distraire, mais dévoiler ; non pas apaiser, mais secouer ; non pas représenter, mais penser. Après Violence(s) et Peur(s), El Helm (Rêve(s)) s’impose comme le troisième volet d’une véritable trilogie de la conscience, où Fadhel Jaïbi et Jalila
Baccar
poursuivent leurs dissections tenaces de la société tunisienne post-révolution, avec une lucidité implacable et un courage dramaturgique rare.

Naqsa* expulsion des palestiniens après La guerre des Six Jours s’est déroulée du lundi 5 au samedi 10 juin 1967 et a opposé Israël à l’Égypte, la Syrie, l’Irak, et la Jordanie, après une offensive israélienne contre l’Égypte.

Leila ASSAS (Collaboration), Envoyée spéciale à Tunis ©www.noocultures.info

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