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« Procédural ou la chaise wakée » : La passion à l’épreuve de la complexité

« Procédural ou la chaise wakée » : La passion à l’épreuve de la complexité
www.noocultures.info – « Procédural ou la chaise wakée », représenté le 25 octobre dernier dans le cadre de la quatorzième édition des Récréâtrales, met en scène les difficultés d’une compagnie théâtrale confrontée aux labyrinthes du financement culturel. Le texte, signé Ildevert Méda, avec une mise en scène de Charles Nomwendé Tiendrebeogo, réunit une jeune distribution issue de la cinquième promotion de l’École supérieure de théâtre Jean-Pierre Guingané. Si l’énergie collective nourrit son propos, une agitation parfois excessive atténuent la précision de son dispositif comique.
Dès les premières minutes, la planche est envahie d’une agitation qui semble n’obéir à aucune loi. Des jeunes débarquent, s’interpellent, se plaignent. Lass, le scénographe, proteste contre les modifications apportées à son travail. Phil, le metteur en scène, a du mal à canaliser les mouvements de certains éléments du groupe. Pendant ce temps, d’autres s’étirent, grimpent sur une échelle pour manipuler les projecteurs, rangent des chaises ou répètent leurs textes. Le spectateur découvre progressivement une compagnie théâtrale en pleine création, confrontée aux tensions du travail collectif et au manque de moyens.
La troupe vient d’obtenir la perspective d’un accompagnement financier, mais le déblocage des fonds se heurte aux exigences administratives et à l’arrivée imminente d’un audit. Gontrant, l’administrateur, doit trouver une issue à cette impasse. Le directeur exige, quant à lui, que les comédiens remboursent les avances déjà perçues, préalable pour accéder au nouveau financement. Sauf que la situation rend cette demande difficilement réalisable. Contre toute attente, une proposition inattendue naît : « waker » la chaise destinée à accueillir Madame Silga, chargée de l’audit. Le sortilège est censé permettre à la troupe de contourner les obstacles qui entravent son financement.
Le wake : croire pour faire bouger les choses
Le comique surgit du contraste entre la gravité du problème et l’absurdité apparente de la solution. Le spectacle tire sa singularité de cette chaise wakée, autour de laquelle se construit une réflexion sur le pouvoir de la croyance. Dans l’imaginaire collectif burkinabè, le wake est associé à une action mystique, destinée à influencer une personne ou une situation. Mais le wake ne se limite pas à l’intervention d’une force occulte : il désigne de manière plus vaste, une énergie mobilisée par la foi en une possibilité. En ce sens, la troupe est très engagée pour « waker ». Elle croit en son projet, en la possibilité de créer et en la nécessité d’obtenir un financement pour poursuivre son travail.
Toutefois, cette croyance n’est pas sans ambiguïté. Le directeur et Gontrant, qui ne sont pas ciblés mais qui finissent tout de même par subir les effets du phénomène orchestré par les acteurs de la compagnie, montrent que nul ne maîtrise véritablement la force qu’il invoque. La chaise, censée servir les intérêts du groupe, devient une menace générale jusqu’à apeurer les « wakeurs » eux-mêmes. Le wake devient un couteau à double tranchant.
Une réponse à l’impasse
Une réplique éclaire particulièrement la portée sociale de la pièce : « La procédure est faite pour l’homme, ce n’est pas l’homme qui est fait pour la procédure ». La satire ne remet pas nécessairement en cause la légitimité du contrôle financier. Elle interroge plutôt la rigidité de mécanismes qui, lorsqu’ils ne tiennent pas suffisamment compte des réalités du terrain, risquent de compliquer la réalisation même des projets qu’ils sont censés encadrer. Une aide annoncée ne signifie pas toujours que les fonds sont immédiatement disponibles, alors que les répétitions, la rémunération des artistes, les décors, l’éclairage et la communication engagent déjà des dépenses.
Dans ce contexte, le recours au wake prend un sens particulier. Il traduit l’épuisement d’une troupe qui ne trouve plus, dans les voies habituelles, des solutions à ses difficultés. La chaise wakée devient une réponse absurde à une situation qui, pour les artistes, ne l’est pas moins. Le rire naît précisément de ce décalage entre la gravité du problème et le caractère improbable du remède. La fuite dans l’acte mystique pose une question essentielle : peut-on durablement répondre aux dysfonctionnements administratifs en contournant les règles ? En poussant cette logique jusqu’à l’absurde, le spectacle montre comment la précarité peut conduire chacun à trahir ses principes.
Une scénographie à l’image d’une troupe débrouillarde
Cette tension trouve un prolongement dans le dispositif scénique. « Chez les Nikiema », cour familiale du quartier qui accueille Les Récréâtrales depuis sa naissance, une table à gauche, quelques chaises, des vêtements en vrac, une échelle et deux glacières composent l’essentiel du décor. Ces éléments convoqués se confrontent à l’existant : quelques arbres, le sol en guise de planche, le mur gauche de la cour qui embrasse le côté droit de la scène, délimité par un rideau tout noir. Cette économie d’éléments évoque les conditions matérielles d’une compagnie contrainte de créer comme un génie démuni. Le plateau devient à la fois salle de répétition, espace de négociation et lieu de confrontation.
Cette sobriété rappelle Peter Brook et sa théorie de l’espace vide : le corps de l’acteur, ses déplacements et son rapport aux objets suffisent à transformer un espace de jeu. Ici, la chaise wakée se distingue progressivement des autres éléments du décor. D’abord simple siège destiné à la responsable de l’audit, elle devient le foyer de l’action dramatique, puis le support matériel d’une croyance dont les effets bouleversent les personnages. Le wake lui confère ainsi une présence particulière sans qu’une transformation importante du décor soit nécessaire.
La lumière, très brillante dès l’ouverture, accompagne l’effervescence de la troupe. Elle expose les corps et renforce l’impression d’urgence. Toutefois, son intensité gagnerait à être davantage modulée pour accompagner les variations dramaturgiques et mieux valoriser les moments où la chaise devient le centre de l’attention. De même, si les mouvements et les interventions successives montrent une compagnie à la tâche, leur multiplication finit parfois par brouiller la lisibilité de l’action. Un travail plus affirmé sur les silences, les ruptures de rythme et les transitions permettrait de mieux distinguer le mouvement expressif de l’agitation.
Issouf KONÉ (Mali) – Crédit photo : Razack Zoundi
Cet article a été écrit dans le cadre de la résidence d’immersion du Laboratoire des Critiques Africaines aux Récréâtrales 2026 (Ouagadougou, 24–31 octobre), sous l’encadrement du facilitateur Mamadou Oumar Kamara. Le Laboratoire est porté par l’Association Nord Ouest Cultures à travers le Réseau Critiques Africaines, en partenariat avec les Récréâtrales.







