« Si tu pars, souviens-toi de vivre un peu » de Aïdara : une seule Madjiguene vous manque…

« Si tu pars, souviens-toi de vivre un peu » est un roman qui exprime la force et le courage… Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Non, on ne revient jamais tout à fait une fois qu’on est parti. Du moins, on revient, mais toujours amputé de quelque chose. Et ce quelque chose, c’est une part d’intimité sevrée. Une part de vécus pris en otage par le temps. Une part d’histoire non partagée. Une vacuité. Ah wayassi ka gbɛlɛn ! Voici l’émotion principale de ce roman qui a encore foi à l’Afrique et qui promet de ne pas la trahir.

Aïdara, un nom qui sonne comme un appel, plane comme un souffle et vit comme un souvenir qu’on aime à reconquérir dans ses moments de méditation. Aïdara est un jeune auteur de la Guinée, lauréat du Prix International de la Poésie en 2022. Son roman, Si tu pars, souviens-toi de vivre un peu (L’Harmattan-Guinée, 2025), est le support de ma présente expérience de lecture. Etalé sur 215 pages et 30 chapitres, c’est un roman qui se déroule dans le futur, en 2026, dans une ville de Dakar riche de ses cultures où Haadji, le personnage principal, parti de Conakry pour y suivre ses études, se retrouve dans un quotidien où chaque rencontre est une nouvelle occasion de se redécouvrir, s’éprouver et préciser à nouveau son identité, comme pour répondre à l’appel de plus en plus fort de la préservation de sa propre authenticité. Dakar devient alors la scène colorée et imprévisible qui hébergera l’idylle entre Haadji et la jeune artiste sénagalaise Madjiguène qui lui fera vivre, à travers la ville, des émotions tantôt heureuses, tantôt houleuses, mais toujours bouleversantes. Une richesse culturelle entre Dakar et Conakry, et surtout un appel à la Vie.

De ce roman, nous pouvons dégager une multitude de thèmes, car chaque personnage, chaque lieu, chaque scène est un thème en soi ; alors nous n’en prendrons quequelques-un, parmi les plus présents.

Identité et Mémoire

Lire Si tu pars, souviens-toi de vivre un peu, c’est d’abord reconnaître les éléments qui
apparaissent, fusant parfois comme des feux follets, pour pouvoir marquer son territoire
et affirmer qu’on connaît son environnement. Aïdara donne au lecteur, à travers le
regard de Haadji, d’identifier les lieux et les personnes. Ce qui saisit en premier, c’est
l’introduction à chaque personnage, soit par une figure reconnue afin d’en avoir une
image et un caractère sans se forcer : « Mamoudou a presque le même phénotype que Dadju. Même coupe, même gabarit, même timbre » « Milli, barbe à la Tayc, visage beau et fin » (P.36). Soit avec une attitude : « Kadiatou est l’expression même du féminisme. Elle ne se laisse pas marcher sur les pieds » (P.37) ; mais toujours avec un nom. Tous les personnages sous la plume de Aïdara ont une identité. Plusieurs « écoles » enseignent qu’on ne peut pas nommer tous les personnages, car ce serait contraindre le lecteur à un effort capable de l’éloigner de fil de l’intrigue et ainsi embrumer son esprit ; seulement, la fluidité de l’écriture de ce roman-identité garantit que tous ces noms et visages ne seront pas un poids à la lecture.

Dans leur déploiement, si les personnages de Si tu pars, souviens-toi de vivre un peu se
livrent en toute générosité, ils ne manquent pas de surprises, à l’exemple de Haadji que
ses amis découvriront ici breakdancer émérite loin de l’intello assidu, là-bas bagarreur
farouche capable de se battre sans hésiter pour l’honneur de Delphine, une Gabonaise
harcelée par un voyou notoire sénégalais. Ou encore Madjiguène et Hadja qui, chacune
de son côté, vont défier leurs familles pour leur honneur et l’amour de Haadji. Et que
Dire de Makhtar, le psychopathe, prédateur en toute puissance prêt à prendre tous les
risques pour assouvir ses pulsions.

La mémoire de Haadji permet d’apprécier le contexte global de l’intrigue et relever l’importance de l’acquis, élément essentiel à la valorisation de sa terre et son identité.

« Tout compte fait, s’il y a une chose dont je suis certain, c’est que ce désamour, plutôt ce désintérêt pour le français n’est pas synonyme de nationalisme exalté, encore moins de chauvinisme. C’est peut-être une forme
d’estime de soi, une fierté nationale »
.

C’est par conséquent un roman qui indique clairement le besoin de signifier que ce
qu’on tient est précieux. Et rien de tel que de se servir d’un écrivain pour y parvenir.

Avec Haadji, romancier à succès, la Littérature apparaît comme le support de la
pérennité. L’écrivain est celui qui va retourner les apparences pour exposer les natures
réelles, évitant ainsi au lecteur de se hâter en jugements : « Quand on prend au premier degré
tout ce que Milli raconte, on risque de le prendre pour un narcissique doublé d’un sadique. Pourtant, c’est un type fort sympathique et serviable »
. Mais parfois ces natures en viennent à surprendre l’auteur lui-même dont on devine l’étonnement dans l’esprit de Haadji face au retournement de Pape Mbaye, l’oncle de Madjiguène, qui voulait le faire jeter en prison : « Je suis surpris par le revirement soudain de Pape Mbaye. N’est-ce pas lui qui, il y a quelques minutes, voulait me mettre dans de beaux draps avec son histoire montée de toutes pièces ? »(P.177)
Les personnages chez Aïdara portent la simplicité de leur environnement ; ce qui facilite
leur situation dans l’Histoire et l’impact dans la psychologie du lecteur. On comprend
que ces personnages ne sont pas des produits d’une fiche technique, mais d’un élan non
calculé qui les suit plutôt que les précède.

Jeunesse et Histoire

Ce roman, invite à la découverte méticuleuse, met en scène des étudiants de divers pays d’Afrique, dans un pays où l’histoire est inscrite sur chaque mur, chaque visage, chaque langue, comme pour les ramener à la source de leur identité avant que chacun ne prenne un chemin où sa nouvelle réalité ira s’épanouir. Ne retrouve-t-on pas le crâne de Toumaï, l’ancêtre de l’humanité, au Musée des Civilisations noires de Dakar (P.84) ? Ce contact avec l’Histoire et ce Musée est un autre appel fort à s’appuyer sur ses origines si l’on rêve d’un avenir, meilleur ou égal. Aïdara offre l’opportunité au lecteur de garder à l’esprit qu’il a des racines fortes et des valeurs certaines. En utilisant des jeunes, il met l’accent sur le futur, car seuls eux sont capables d’en faire quelque chose de glorieux, même si « parfois les jeunes se blessent sans le vouloir » comme la mère de Haadji le rappelle à son fils (P.108). A travers la visite guidée que le lecteur suit sur les pas des personnages, la découverte d’un patrimoine riche rassure quant à la possibilité de s’épanouir dans son pays et sur le continent en général. Et le narrateur ne manque pas de renchérir sur les sites avec des superlatifs toujours invitant à la curiosité, « Saly, réputé comme l’une des belles destinations du Sénégal » (P48).

Contrairement à Marguerite Yourcenar qui dit, dans Les yeux ouverts, qu’il est des endroits sans Littérature ; et suivant plutôt Théo Ananissoh dans Perdre le corps où l’on peut lire que « la nature est généreuse, c’est l’esprit qui est peu cultivé », Aïdara nous entraîne dans une magie ordinaire aux couleurs chatoyantes et aux lettres enivrantes. A tel point que, pareil à Haadji au bout de l’histoire, on ne veut plus partir, car « Aujourd’hui, mon destin se trouve ici » tel qu’il le dit en réplique à sa mère qui l’implore de quitter l’Afrique, de saisir l’opportunité unique d’aller aux USA. Alors qu’il est à l’aéroport, attendant d’embarquer, notre amoureux dépaysé reçoit ce que l’on pourrait appeler un si long message, rappelant Une si longue lettre de Mariama Bâ, et décide de donner une autre tournure à sa vie. Alors, et si Madjiguène était Dakar plutôt qu’une fille ? Et si Madjiguène était l’Afrique noire plutôt que la femme sénégalaise dont Haadji est amoureux, la femme sans laquelle sa vie est insipide ? En nous penchant un peu plus sur ce si long message WhatsApp que Madjiguène envoie à Haadji, de la page 204 à la page 208, « Aussi avais-tu réussi à faire de moi la fille la plus heureuseau monde » sonne comme cette berge qui, une fois qu’elle s’est redécouverte sous le regard passionné tu touriste, exprime sa gratitude devant un tel honneur en fleurissantde plus belle. Dans les yeux de Haadji, il est apparu un reflet nouveau, celui d’une terre qui renaît de sa routine, des valeurs à côté desquelles elle passait elle-même sans s’arrêter. Haadji a rendu à l’Afrique toute sa noblesse. Le rêve, l’eldorado, réside dans la contemplation de ses propres avoirs. Et cette Afrique-là qui ne veut plus se soumettre à des traditions ancestrales (un non catégorique au mariage forcé) pour que sa jeunesse soit libre de vivre ses propres rêves, cette Afrique-là qui sollicite la mémoire de Haadji après lui avoir offert tous les secrets de sa beauté, toutes les valeurs de sa nature, même si parfois elle a elle aussi des défauts comme Makhtar, capables de briser la joie de vivre d’une jeunesse comme Delphine qui ne demande qu’à vivre un peu. Madjiguène est cette Afrique qui veut et peut être heureuse chez elle. Face à elle, Hadja, l’autre Afrique ; celle qui a tout abandonné et qui revient chercher le meilleur d’elle-même pour l’emporter à l’étranger, là où, dit-on, la passion est plus vraie : les USA.

La rencontre entre Hadja, l’ex petite-amie de Haadji, et Madjiguène celle qui aréussi à panser son coeur quand l’autre l’a abandonnée trois ans plus tôt, porte le roman à un niveau peu commun. C’est ce qu’on convient d’appeler LA RENCONTRE, ce moment sans lequel ni le passé ni le futur d’une intrigue ne sauraient trouver de la valeur. Hadja est revenue, investie de la toute puissance que confère la nationalité américaine, tandis que Madjiguène est juste une femme brisée par tout l’amour et l’espoir qu’elle a mis en cet « étudiant de génie et plein de ressources » comme le rappelle son mentor à Conakry. L’Afrique des émotions et des larmes bat en retraite, laissant libre champ à celle de la raison et du pouvoir. Ici, Aïdara présente une autre particularité ; plutôt que de décrire l’esprit troublé de Haadji, il va matérialiser la lutte qui se passe en lui. Quelle Afrique choisir ? Celle qui l’apaise ou celle qui l’enrichit ? Et les deux sont aussi irrésistibles que vraies. Il nous est alors offert de comprendre les choix auxquels la jeunesse doit faire face au quotidien, entre partir et tenter sa chance à l’étranger, au risque de perdre son identité ; et rester affronter des incertitudes et des promesses comme celles que fait le mentor de Haadji, ministre à Conakry, de le faire partir au Canada, et dont l’issue ne dépend que d’une position dans l’administration qu’il peut perdre à tout moment. Et ainsi perdre tout crédit quant à un éventuel retour de service, s’il n’est plus ministre. Si tu pars, souviens-toi de vivre un peu apparaît alors comme un appel à plus de raison et de patience à l’endroit de cette jeunesse que l’on voit déjà très passionnée, mais qui, à l’image de Jacques, ne demande parfois qu’à apprendre de ses propres «folies». « Je m’attendais à une partie de partouze épique en venant ici ce soir. Mais là, vous parlez de littérature, d’écriture et de machins » réplique-t-il à la page 47.

Amour et Raison

Que serait une trame sans quête d’amour ? semble-t-on toujours se demander à la fin d’une lecture qui aura éprouvé l’esprit avec ses fusions, ses illusions, ses désunions et ses réconciliations. La plume de Aïdara semble avoir concilié amour et raison, car elle nous fait réaliser que même l’amour a besoin d’une raison solide pour ne pas lâcher pas prise, ce qui renforce l’humanisme de ce roman. Et cette raison peut apparaître dans le besoin d’être libre de savourer sa passion. L’amour sous la plume de Aïdara apparaît alors comme le besoin de rester près de son essence et construire une identité forte, et les voyages à travers Dakar, ville présentée ici comme la capitale de l’humanité, avec les multiples horizons qui s’y croisent, instruisent suffisamment le brillant écrivain sur le potentiel qu’il reste aux Africains à découvrir sur leur continent. L’amour en soi devient une raison, et de bien des façons :

  • En prenant le cas de Hadja, par exemple, c’est par amour qu’elle a abandonné l’Afrique et le coeur de Haadji, mais en se promettant de revenir le chercher et l’emmener vers cette terre nouvelle où l’amour peut se vivre dans de meilleures conditions. L’Afrique de la diaspora, à travers elle, trouve que la solution se fera depuis l’extérieur ; la raison pour laquelle les jeunes écument les ambassades, les réseaux de voyages et surtout les routes, les déserts et les mers au péril de leur vie, réside justement dans ce mieux-vivre incarné par Hadja. Ce mieux-vivre qui en arrive à subjuguer même Haadji bien qmême lui en veuille de l’avoir abandonné. Madjiguène, quant à elle, est cette Afrique, rappelons-le, consciente de ses inconvénients. C’est elle qui veille quand ils se retrouvent dans un endroit hostile : « D’une voix mi-péremptoire, mi-suppliante, elle me recommande de ranger mon téléphone dans mon sacet de garder les yeux grands ouverts. — On n’est jamais trop prudent ici. ». Une jeunesse, à l’image de Makhtar et Jacques, l’une livrée à la violence et d’autre à la luxure ; unejeunesse avec une énergie vive, puissante, mais qui l’utilise mal. Une jeunesse qui pourrait être mise à profit avec une bonne gestion de la ressource qu’elle est.
  • La grand-mère de Haadji, cette Afrique qui a oeuvré en son temps pour atteindre le niveau actuel de vie, qui a lutté jusqu’au bout pour l’indépendance sans avoir vraiment connu les joies de la vie. « Souviens-toi de vivre un peu », ce conseil qu’elle laisse à son petit-fils avant de disparaître, retentit dans sa mémoire comme unealarme. Si pour la mère de Haadji, l’Afrique qui a peur pour son avenir, c’est Hadja qui représente le futur, Madjiguène est certainement l’Afrique qu’elle souhaite, l’Afrique qui travaille et qui prend aussi du temps pour s’épanouir chez elle. L’analyse du titre nous indique que le conseil réel qu’elle donne à Haadji, c’est « N’oublie pas d’aimer », comme un écho au livre de Marc Alexandre Oho Bambe, Souviens-toi dene pas mourir sans avoir Bambe
  • Haadji, c’est l’Afrique encore inconsciente de son potentiel réel et qui doit aller à la découverte d’elle-même, peser les opportunités pour faire ses propres choix. Il représente aussi cette Afrique qui a besoin d’être rassurée pour surmonter les obstacles pareils : Pape Mbaye, l’oncle de Madjiguène qui veut la donner en mariage au cousin Mohamed. C’est l’Afrique qui a besoin de se construire chez elle avec des valeurs qu’elle juge dignes de sa propre évolution.

Et toutes ces Afriques concourent à créer une seule terre forte de toutes ses richesses, tel qu’il est si bien exprimé à la page 130 : Mais au-delà de leurs singularités, un fil invisible unitces chants : l’aspiration commune à la liberté et à l’aube d’une nouvelle ère pour l’Afrique, affranchie deschaînes du joug colonial.

Roman féministe ?

La lecture de Si tu pars, souviens-toi de vivre un peu nous ramène à la couverture une fois qu’on l’a terminée. Sans lire, on s’attend à ce que ce soit une femme qui tienne l’intrigue au premier plan. Son air serein et cette attitude pensive derrière ses lunettes, expriment une vision forte, un objectif qu’elle ne quitte plus des yeux et dont elle fait sa priorité. L’évolution des personnages aussi nous indique des femmes qui prennent des décisions fermes là où les hommes se montrent hésitants, incertains, faibles parfois. Si nous pouvons relever l’acte héroïque de Haadji pour voler au secours de Delphine, un acte isolé dans un marché d’actions, nous avons Pape Mbaye qui s’accroche à des traditions qui privent la jeune Afrique d’émotions joyeuses et de liberté ; le père de Haadji qui a abandonné une femme enceinte et sans ressources pour se refaire une nouvelle vie ailleurs ; Makhtar qui violente les femmes parce qu’il juge qu’elles sont faites pour cela ; l’oncle de Haadji qui n’a plus répondu au téléphone alors qu’il était censé l’accueillir à Dakar, acte compensé par la générosité d’Alkaly son ami parti poursuivre ses études en France. Pourtant, il est aisé de voir comment se déploie la force de caractère des femmes, leur résilience et la fermeté de leurs positions, même quand certaines comme Hadja sont fautives. Prenons quelques cas :

  • Delphine, dans un mouvement de réflexe, avait repoussé son agresseur de toute sa force avant de remonter à la surface pour ne pas faire de scandale. Il y avait beaucoup de gens dans la piscine. Elle ne voulait pas lui faire perdre la face. Makhtar ne méritait aucun égard, pourtant elle a trouvé la force de ne pas lui faire honte en public ;
  • La mère de Haadji a dû subir l’humiliation d’être abandonnée avec son fils dans le ventre, et s’est battue pour en faire un homme digne de ce nom ;
  • Madjiguène, même à la mort de son père, l’être le plus cher au monde pour elle, a su trouver la force de sourire et avancer devant un Haadji impuissant face à ce malheur pour la consoler ; « En ma qualité de copain, je sais que j’exerce une influence notable sur Madjiguène, mais j’ai peur de ne pas pouvoir aller à bout de sa dévastation sur ce coup-ci. Je nesaurai jamais la calmer ». En plus d’avoir pu surmonter cela de l’intérieur, elle a réussi à dire non à la tradition ancestrale pour suivre sa propre voie, pareille à sa mère qui a tenu tête à toute la famille de son défunt mari pour la liberté de sa fille ;
  • Hadja qui n’est pas en reste, car gardant la tête haute durant son service militaire, affrontant l’âpreté de sa nouvelle condition et la dépression qui la suit.

Nous pouvons prendre divers aspects où les initiatives des femmes, leur sens pratiquede la vie et ses circonstances, sans jamais accuser l’auteur une fois d’émasculer leshommes. L’écriture de ce roman est à elle seule suffisante pour justifier de tellesdispositions.

L’écriture

Ecrire, c’est certainement ce que les auteurs oublient le plus de faire, quand ils ont bouclé leurs manuscrits, selon Marguerite Duras. Le plaisir de voir les scènes venir et se glisser sous les suivantes en leur apportant une consistance naturelle et propre à chaque contexte dépeint par Aïdara, est immense ; l’intensité soutenue par un détail précis et utile au cours de la narration séduit autant qu’elle renseigne. Les émotions sont précieuses sous la plume de notre auteur, comme celle qui envahit Haadji à qui manque la présence de Madjiguène ; ceci nous rappelle ce que l’absence de Julie Charles a provoqué dans la vie du poète Lamartine pour nous offrir dans L’isolement, « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». « Durant tout le trajet, j’observais, avec un regard vide, le décor monochrome de la ville de Dakar, qui soudain paraissait avoir perdu tout son charme. On dirait une fresque blafarde et mitigée. Madjiguène ! Elle seule rend à cette ville sa splendeur et sa beauté » (P.139). Toute une poésie se dégage des diverses descriptions pour faire de ce texte un regard universel, car son expression, en plus d’être fluide, communique directement avec l’âme du lecteur. Ainsi, il dit le visage de la mort quand il se retrouve devant Madjiguène qui vient de perdre son père ; « Elle semble avoir quelque peu vieilli. Elle est toute fripée. C’est ce qu’elle nous fait, la mort, cette voleuse perfide : elle escamote notre charme et nous donne en retour pâleur et laideur. Son visage, d’habitude lumineux, est affublé d’un masque sombre et placide. » (P.100) La plume de l’auteur nous fait voir le visage de notre Afrique quand elle perd son soutien, sa raison d’être. Légèreté-Précision-Impact, qu’on dirait pour caractériser cette écriture, rappelant « Vole comme un papillon et pique comme une abeille » de Mohamed Ali, considéré comme le poète, sinon le plus poète, que la boxe ait jamais porté. Ceci fait mieux ressortir l’universalité de l’art, peu importe la discipline par laquelle on l’exprime. Tout réside dans la finesse de l’encre : « Les allées étroites débordent de stands et d’échoppes. Au milieu, une cohue imbattable. Les vendeurs, infatigables et toujours survoltés, rivalisent de boniments et de gesticulations hilarantes. On se croirait dans un cirque en plein délire. Grimaces, mimiques, petites danses… Tout est bon pour aguicher le client. » (P.29) A la page 130, l’intelligence d’écriture de l’auteur entraîne avec un choix de verbes simples pour démontrer la particularité, la singularité de chaque culture sur la piste qui lui est ouverte : Le Congo électrise, le Tchad subjugue, le Sénégal émerveille, la Guinée danse… L’origine guinéenne de Haadji dont nous suivons le regard, installe la prestation de ce pays dans ce que l’on ne saurait caractériser ; une telle fierté qui aussi est un appel à une considération plus authentique des valeurs. Et, plus haut dans le texte, certains pays qui ne vont pas s’illustrer par la danse, transportent par la présentation des plats nationaux : une fois de plus la Guinée est présente, ici avec le lafidi ou fouti ; le Togo, avec l’atassi ; la Centrafrique, avec le yabanda ; le Cameroun, avec le ndolé (ndolè plutôt)… L’insistance sur la Guinée démontre encore mieux combien tout de chez soi mérite d’être relevé. Quand on parle de génie créatif, de signature ou d’identité d’un auteur, il est important de préciser ces éléments qui reviennent, çà et là, ponctuer le texte en le marquant de leur originalité. Cette Afrique qui jure et qui loue en sa langue propre, avec ses racines, nous apparaît clairement. « Je devine aussitôt qu’il s’agit de sa mère, celle qu’elle appelle tendrement Yaye Coumba. Dafa rafét, Machallah ! » ; « Ma décision est irrévocable, tɛ diɲɛ fosi madiɲɛn knɔ ! » De même que cette Afrique à la foi qui s’éprouve et se revisite, pour se trouver sa propre expression ; « Qu’Allah te bénisse sur cette voie, mon enfant. Mais aujourd’hui, je mets tous les torts que je subis sur le compte du destin. Avant ta naissance, les vieux sages m’avaient avertie que j’allais avoir un seul enfant et que cet enfant était destiné à un grand avenir. C’est la prophétie qui est à l’oeuvre ! » Chaque chapitre est conclu par une exclamation en wolof. J’en suis convaincu, mises ensemble, elles formeront un poème plein de sens ou un texte permettant d’approfondir la réflexion sur ce style qui rappelle l’importance des langues nationales en Afrique. En s’appuyant sur la Littérature pour construire les ambitions de Haadji, Aïdara met l’emphase sur ce domaine artistique qui prend de plus en plus d’importance en Afrique. Il n’hésite pas à (re)préciser ses fondements, rappelant sa Liberté : « La littérature a ceci de singulier, ma chère, c’est qu’elle s’encombre peu de fausse pudeur. Je n’appellerai pas ça de la perversité, mais de la liberté, de l’élégance intellectuelle. » Et ainsi la plume se déploie tout au long du roman, narrant sans honte les scènes érotiques et se gardant d’en faire des moments censurables. Une liberté qui communique aussi sa pudeur dans son extase, et qui appelle à encore plus de prise en main de soi-même et de son contexte.

Si tu pars, souviens-toi de vivre un peu est un roman qui voyage au coeur de l’Afrique et essaie de faire ressortir les motivations diverses face à des situations variées. Aïdara nous offre de saisir l’instant et écrire notre propre histoire, en nous basant sur les valeurs, heureuses ou avilissantes, de notre passé. L’avenir avec lui ne se construit pas uniquement sur ses propres rêves, mais sur une réalité forte et inévitable. « Il faut que je
quitte mon promontoire secret pour faire l’expérience de ma fragilité. Il faut que je pro
fite de mon existence. Oui, il faut que je congédie certaines utopies pour vivre de plain-pied dans le réel. »
, confie-t-il à la page 22, décidé à suivre les recommandations de sa grand-mère.

Si tu pars, souviens-toi de vivre un peu est un roman qui exprime la force et le courage
d’une liberté face à l’implacable présence de l’envie d’aller vivre ailleurs cette liberté. De
Conakry à Dakar, et de Dakar…

Si Aïdara se projette en 2026, c’est pour qu’on se prépare à cette nouvelle vie, sans
oublier un conseil essentiel : La vie (…) peut nous filer entre les doigts si l’on n’y prend pas garde.

Ray NDEBI (Contribution) ©www.noocultures.info

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Commentaires

Commentaire

  1. Lina

    Répondre
    août 28, 2025

    Wow, j’aime bien le roman.
    Comment l’avoir?

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