Soleil à coudre de Jean D’Amérique : quand l’amour et la violence s’entrechoquent

Fiction littéraire, Soleil à coudre paru en 2021 aux éditions Actes Sud est le premier roman de l’auteur haïtien Jean D’Amérique.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Fiction littéraire, Soleil à coudre paru en 2021 aux éditions Actes Sud est le premier roman de l’auteur haïtien Jean D’Amérique.

Né en Haïti, Jean D’Amérique est poète et dramaturge. Il est récipiendaire de plusieurs prix, parmi lesquels le prix de la Vocation de la fondation Marcel Bleustein-Blanchet pour son recueil Nul chemin dans la peau que saignante étreinte. S’il y a une chose que l’on peut retenir des ouvrages de Jean D’Amérique, à l’instar d’Opéra Poussière, Rhapsodie Rouge, Soleil à coudre et plus récemment Rachida Debout, c’est que l’auteur haïtien dresse assez souvent des portraits de femmes. Les femmes sont au cœur de son écriture et de sa réflexion. Par ailleurs, la guerre, l’exil, le chaos et le ghetto sont également ses sujets de prédilection et ce, dans des styles, des formats et genres parfois différents.

Le roman Soleil à Coudre, arborant sur sa première de couverture une image en couleurs de la photographe ivoirienne Joana Choumali, est un roman de 134 pages, qui nous plonge dans le quotidien d’une jeune collégienne de 12 ans, Tête Fêlée, vivant dans un monde de violence où cette dernière ne trouve place au rêve et à l’imaginaire que dans les yeux de celle qu’elle aime : Silence, une camarade de classe. C’est donc à travers la protagoniste principale, Tête Fêlée que nous suivons le récit de Soleil à coudre.

L’âge de la solitude

Sans détours, nous nous retrouvons directement dans la violence, avec la figure d’un père qui enfile très souvent sa « robe-colère » (page 11) pour assaillir et remuer celles avec qui il vit : Fleur d’Orange, sa femme, et Tête Fêlée, sa belle-fille. C’est le début d’un récit brutal, dénonciateur d’un climat anxiogène pour la collégienne de 12 ans. C’est avec des mots explicites, jamais simples à lire à cause de la violence dont ils émanent, que Tête Fêlée décrit le portrait du père, un personnage omniprésent du récit et de sa vie finalement.

 Cercueil de la tendresse, Papa ne se sent traversé par la vie que quand il cogne. Cogner… Importe peu le refuge des coups. Poétique du poing. Je frappe donc je suis. Papa ne s’adonne pas au jeu de la souplesse. Il déteste toute chose qui ne fait pas, selon lui, assez de mal aux muscles » affirme-t-elle à la page 13.

C’est un père dont on ne prononce jamais le nom, comme s’il était un fantôme, alors qu’il détient à lui seul plus d’un quart du récit. Par le biais de ce récit, le père prend l’étrange et difficile figure du fantôme et de l’omniprésent. Un homme dont on ne connait pas vraiment le passé et un homme responsable des maux de son foyer. La violence émerge donc dans le récit par la description de ce père tyrannique et dénué de lumière humaine, même si, dans le récit, lui viennent parfois des moments d’introspection, un joint au bout des lèvres, se demandant s’il existe en lui une part de « lumière humaine » (page 15).

Le portrait que Tête Fêlée fait de sa mère est aussi jonché sur un double caractère : d’un côté, une mère silencieuse et réservée, incapable de se défendre face au père, et d’un autre côté, une prostituée dotée d’un sex-appeal qui ne laisse personne indifférent et donc manifestement au cœur de la convoitise.

« Depuis le jour où elle s’était jetée sur les trottoirs de la Grand-Rue comme un lampadaire qui n’éclaire plus, Fleur d’Orange s’était dit qu’il lui fallait un revenu fixe pour ce travail de va-et-vient. Un salaire de chair, digne de l’énergie dépensée par son corps » (Page 30).

Solitude et violence priment dans les premières parties de Soleil à coudre. On assiste à une enfance ballotée entre plusieurs émotions pour une jeune collégienne privée de son enfance et plongée dans un Haïti trouble sans réel modèle parental.

La Cité de Dieu, le quartier trouble

Dans son roman, Jean D’Amérique décrit une réalité authentique d’Haïti. Il ne dresse pas un imaginaire social. L’auteur pioche dans une réalité sociale inévitable, pour construire dans son roman un imaginaire doux et poétique. C’est le moment de l’entrechoquement entre le violent et le doux, et ce, argumenté par la forme linguistique poétique de Jean D’Amérique et par la profonde innocence qui se déploie de Tête Fêlée. Tête Fêlée… Jean D’Amérique lui donne, dans ce roman une figure d’enfant innocente mais en même temps assez mature pour décrire les déboires d’une vie macabre. Face à cette double forme de caractère, il n’est pas étrange de se questionner sur l’âge réel de la protagoniste. Au fil de son récit, son âge crée indubitablement le doute.

 J’habite la Cité de Dieu et ce n’est ni un film, ni un roman fantastique. Ici, on voit les averses du dénuement sur les joues., les lignes brisées des regards, le gouffre dressé dans les yeux, les gueules qui se racontent au vide, le si lointain exil du pain, les gosses sans soleil qui rampent dans l’ombre de la violence et qui deviendront des voyous pour se buter les uns les autres, le pays qui écrase les rêves, la jeunesse qui périt, les femmes agressées qui défilent, silencieuses, sur leurs blessures, couvant à jamais leurs mots sous le voile d’une honte générée par une société prétendument moderne » affirme-t-elle à la page 54.

Avec ces lignes parmi tant d’autres qui font le portrait de ce quartier, il est indéniable d’affirmer que La Cité de Dieu est, dans ce récit d’une centaine de pages, la plaie béante qui n’échappe à l’esprit de Tête Fêlée, la poussant sans l’ombre d’un doute à la rêvasserie, celle de partir rejoindre Silence à New York. L’enfance tendre comme on la connait n’a point sa place ; car Tête Fêlée doit apprendre à légitimer le mal même quand il ne le faut pas : celui qu’elle subit et celui auquel elle se confronte dans cette brutale réalité de la Cité de Dieu. L’auteur fait passer la violence des univers qu’il porte en lui par le filtre candide des yeux de l’enfance, cependant on se demande néanmoins avec cette description si Tête Fêlée porte encore le postulat d’« enfant ».

Une histoire d’amour lesbien

Même dans les rêves les plus fous, qui aurait pu imaginer lire des histoires d’amours lesbiens entre deux collégiennes ? Même si les langues se délient depuis peu dans le commun des mortels, il existe encore très peu d’auteurs qui scandent l’homosexualité dans leurs ouvrages, encore moins celle portée par des collégiens. Jean D’Amérique brise le tabou de l’homosexualité et donne à voir et à entendre que l’amour triomphe toujours, même dans la guerre la plus déstabilisante. L’on ressort naturellement de ces écrits que Tête Brulée vit dans une guerre. La guerre des corps, la guerre d’un Haïti qui essaye de se refaire mais dont les quartiers sévissent encore dans la violence, la guerre d’un père contre sa femme.

L’audace de l’auteur réside sans relâche, dans la description du premier acte sexuel des deux collégiennes et ce, courageusement, dans une église :

 le voyage se révèle long, j’en reviens dans un essoufflement libéré au bon moment. Ma lune boit son cri sous sa robe qu’elle a soulevée et ramenée sur le haut de sa poitrine pour dégager chemin. Nous quittons les toilettes pour regagner l’enceinte de l’église. Silence se réjouit d’avoir joui avec moi, mais n’a pas le droit de l’afficher sur son visage. Pour convenir au devoir de tristesse imposé par la circonstance, elle se met alors à pleurer », page 52.

Jean D’Amérique pointe du doigt et provoque incontestablement. Mais l’amour est-il vraiment provocation quand le monde vit à la lisière de la déchéance et du chaos ? Jean D’Amérique semble envoyer une insolence à la vie et ses tabous. Point de répit. Au-delà du fait d’avoir choisi de mettre au cœur du chaos une histoire d’amour lesbien, prime aussi l’espoir d’une enfant qui désire fortement pouvoir sortir de la Cité de Dieu pour gouter à d’autres imaginaires. Tête Brulée se prête au jeu, en rêvant de New York, en s’imaginant vivre libre. Liberté, un mot bien complexe dans la Cité de Dieu, là où la mort guette tous les toits. « Est-ce que je survivrai jusqu’à l’aube, pour voir le soleil ? » page 9. Tout comme cette citation de Tupac Shakur qui ouvre la lecture du livre, Tête Fêlée se questionne continuellement si elle survivra jusqu’à l’aube pour voir le Soleil. Le vrai. Celui qu’elle ne se forcerait plus à coudre sur ses lèvres pour sourire.

La symbolique omniprésente

Dans cette atmosphère de mélancolie et du rêve, se rapprochant du symbolisme, Jean D’Amérique profile inlassablement une panoplie de symboliques de mots, de noms et de souvenirs. Dès les premières lignes de son ouvrage, nous sommes face à un auteur très créatif avec les noms qu’il attribue à ses personnages, par exemple : Tête Fêlée, Fleur d’Orange, Silence, La Divine, Le politicien dont le cul est fabriqué pour toutes les chaises

Au fil du récit, tous ces noms prennent du sens avec le caractère et l’univers de chaque personnage. Tête Fêlée nous marque, sans doute, par sa folie des grandeurs comme une tête fêlée, Fleur d’Orange telle une fleur d’Oranger vient parfois calmer les crises d’angoisses et favoriser l’endormissement de sa fille : « Maman semble en avoir fini avec le linge. Mais je ne sens toujours pas sa chaleur près de moi. Je devrai encore patienter pour savourer ce moment où je me sens en sécurité quand elle se couche à mes côtés. Je l’entends vider » affirme-t-elle à la page 16.

Toute forme de création dans ce texte apporte au récit de Jean D’Amérique quelque chose de poétique, lyrique à cette histoire qui entrechoque l’amour et la violence. Les relents suffocants de la tristesse disparaissent parfois pour faire place, le temps d’un instant, à l’innocence et, en même temps, à la grandeur dont les écrits de Jean D’Amérique font preuve. En fin de compte, Jean D’Amérique coud un récit avec dextérité comme on coud une toile à l’image de la photographe Joana Choumali, comme on coud une vie à l’image de tout être humain.

Pierre-Manau NGOULA
Critique rédigé sous l’encadrement de Ray NDEBI (Cameroun, écrivain, traducteur littéraire, analyste littéraire) dans le cadre du programme WE ART de l’Association NORD OUEST CULTURES

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