« Course aux Noces » : ce que le plateau accomplit

« Courses aux Noces » ne sort pas de nulle part.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Oya est dans le coma depuis deux jours. Tentative de suicide après une rupture amoureuse. Ce n’est pas la première rupture, mais c’est la première fois qu’elle va aussi loin. Autour d’elle, deux sœurs se retrouvent, et avec elles, tout ce que la société leur a imposé au nom du mariage. C’est le point de départ de « Course aux Noces », texte de Nathalie Hounvo-Yekpè mis en scène par Tella Kpomahou, présenté ce 13 avril à l’Institut Français d’Abidjan dans le cadre du MASA 2026.

Le sujet est connu. Trop, peut-être. La pression matrimoniale faite aux femmes, le mariage comme ascenseur social qui se referme en cage, les commérages qui sanctionnent celles qui restent seules. Tout cela a déjà été dit, joué, écrit. La pièce ne l’ignore pas. Elle le prend de front, parfois jusqu’à la redondance. Certaines séquences s’attardent là où d’autres auraient tranché. On sent par moments que les corps ont compris avant les mots.

Et c’est précisément là que la pièce gagne.

La scénographie pose le cadre avec économie. Au centre, deux panneaux translucides qui changent de sens selon la lumière (fond de scène neutre pour les affrontements entre sœurs, écran de projection pour les séquences hospitalières où Oya apparaît en fauteuil roulant, cardiogramme en surimpression, Criss Niangouna en blouse blanche penché sur elle). Le même espace, deux mondes.

À cour, un lampadaire planté seul. C’est là que les personnages viennent dire ce que la société pense tout haut (les jugements, les sentences, les commérages). Une place publique réduite à un poteau de lumière. Le choix est simple. Il est juste.

Les trois comédiennes tiennent chaque scène avec une conviction qui ne faiblit pas. Tella Kpomahou joue Oya, la cadette en coma avec une présence paradoxale, corps absent qui structure pourtant tout le drame. Fidèle Gbegnon incarne Baké, l’aînée, cette génération de femmes qui ont survécu en se taisant. Et puis il y a Madila. Au milieu. Mariée à Koffi, sortie de la pauvreté selon lui, humiliée quotidiennement selon elle. Nathalie Hounvo-Yekpè joue son propre texte. L’autrice incarne celle qu’elle a écrite. Et c’est là que quelque chose bascule.

Le seul homme sur scène, Criss Niangouna, figure du théâtre congolais et co-fondateur avec son frère Dieudonné de la compagnie Les Bruits de la Rue, impose une présence qui déséquilibre le plateau dans le bon sens. Il a retrouvé Tella Kpomahou sur ces planches (ils se connaissent depuis 2003, une scène commune qui a tout précédé). Dans une pièce sur ce que les hommes font aux femmes, il n’écrase pas. Il n’explique pas. Il laisse la domination exister sans la souligner.

Le moment fort arrive tard. Madila a empoisonné son mari. Elle s’en explique dans un long monologue. Nathalie Hounvo-Yekpè n’est plus autrice, elle n’est plus comédienne. Elle est Madila. Ce réquisitoire contre la course aux noces imposée par la société porte tout ce que la pièce voulait dire depuis le début. Là où l’écriture s’était parfois répétée, le jeu ne répète rien. Il concentre.

La régie a tenu malgré des difficultés techniques sur la lumière. Ce que le public a vu, c’est une équipe qui composait avec les contraintes sans que ça paraisse. C’est une performance en soi.

Courses aux Noces ne sort pas de nulle part. Tella Kpomahou et Nathalie Hounvo-Yekpè travaillent ensemble depuis plusieurs années sur le même territoire, ce que la société fait aux femmes au nom de l’amour et du mariage. On les a déjà vues à l’œuvre sur Une Maison de poupée d’Ibsen, adaptation africaine de la pièce du dramaturge norvégien. Nora et Madila ont des destins différents. Elles posent la même question.

Wani-Ayo est une compagnie franco-béninoise au sens plein. Tella Kpomahou vit et travaille en France (on l’a entendue dans Aya de Yopougon, et vue dans Le Crocodile du Botswanga) tout en maintenant un ancrage béninois revendiqué. Course aux Noces a été créée à Nîmes, retravaillée et jouée à l’École Internationale de Théâtre du Bénin à Togbin le 9 avril, avant d’arriver au MASA quatre jours plus tard. Nîmes, Togbin, Abidjan. Une pièce en mouvement, portée par une compagnie qui refuse d’être assignée à une seule géographie.

On ne voit pas l’heure passer. Ce qui, pour une pièce qui accuse quelques longueurs, dit tout sur la force du travail collectif.

Eustache AGBOTON ©www.noocultures.info

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