Mobilité artistique en Afrique : les moyens existent, l’accès reste le véritable obstacle

La mobilité ne concerne pas seulement les personnes. Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – « Circuler est quelque chose de très humain… mais cela nécessite des moyens. » D’emblée, la phrase d’Ousmane Boundaoné, Coordonnateur des rencontres professionnelles du MASA, pose le cadre. Elle ramène la question de la mobilité artistique à une évidence presque élémentaire (se déplacer, rencontrer, montrer son travail), tout en révélant immédiatement la tension centrale : entre droit fondamental et réalité matérielle.

ENVOYÉ SPÉCIAL À ABIDJAN – Le 12 avril, en salle Christian Lattier du Palais de la Culture d’Abidjan, une table ronde consacrée aux « Fonds d’aide à la mobilité : cartographie et bonnes pratiques » s’est attachée à décrypter cette tension. Rapidement, les échanges déplacent le regard : plus qu’un manque absolu de ressources, c’est leur accessibilité, leur circulation et leur adaptation aux réalités africaines qui interrogent.

« La culture n’est pas seulement une expression de beauté, c’est aussi un système qui nécessite de la mobilité pour exister et circuler ». Cette affirmation de la modératrice Béatrice Waruinge inscrit la discussion dans un rapport direct entre création et déplacement. La mobilité n’y apparaît plus comme un simple soutien logistique, mais comme une condition d’existence des œuvres elles-mêmes. Si les cadres continentaux évoqués brièvement dessinent une ambition de circulation accrue, celle-ci se heurte à des obstacles concrets et persistants. « Nous avons cette volonté de circulation des artistes et des idées, mais nous faisons face à des défis structurels importants ».

Ces défis prennent une consistance particulière lorsque la parole se précise. « Chaque individu a le droit de circuler, de travailler et de s’exprimer. La mobilité culturelle englobe ces trois dimensions ». En formulant ainsi la question, Diana Ramarohetra de l’Organisation internationale de la Francophonie, la déplace vers le terrain des droits. Mais ce cadre théorique se confronte immédiatement à des réalités tangibles : franchir une frontière avec des décors, transporter des instruments, acheminer des costumes. La mobilité ne concerne pas seulement les personnes, mais aussi les objets qui rendent possible la représentation. Cet angle, souvent négligé, révèle une contrainte majeure : sans circulation des biens culturels, une grande partie des pratiques artistiques devient tout simplement impraticable.

L’absence de statut formel pour de nombreux artistes aggrave encore cette situation. Elle complique les démarches administratives, fragilise les demandes de visa et limite l’accès aux dispositifs existants. La mobilité se trouve alors entravée non par une interdiction explicite, mais par une accumulation d’obstacles diffus.

À ce constat, Ouafa Belgacem de Culture Funding Watch oppose un renversement de perspective : « On se focalise beaucoup sur ce qu’on n’a pas en Afrique, sans regarder suffisamment ce que l’on a déjà ». Plus encore, elle tranche : « Le problème n’est pas seulement le manque de moyens, mais la manière dont ils sont organisés ». Cette lecture déplace le débat du déficit vers la gouvernance. Les ressources existent, mais leur fragmentation, leur opacité ou leur inadéquation aux besoins réels en limitent l’impact.

L’exemple du Niger illustre concrètement cette reconfiguration possible. Plutôt que de financer des billets d’avion, certains dispositifs ont fait le choix de mettre des véhicules à disposition des artistes. Une solution simple, mais décisive : elle permet non seulement de multiplier les déplacements, mais aussi de transporter les équipements. Là où un billet d’avion isole l’artiste de son matériel, le véhicule restaure une continuité entre création et circulation. L’initiative montre qu’une adaptation fine aux contextes locaux peut produire des effets immédiats et mesurables.

Dans cette perspective, la dépendance aux financements internationaux apparaît comme une limite structurelle. Elle impose des cadres, des temporalités et parfois des priorités extérieures aux réalités locales. D’où l’appel à développer des solutions endogènes, notamment à travers des formes de philanthropie africaine ou des mécanismes régionaux. Mais même lorsque des dispositifs existent, une autre barrière subsiste : « sans visibilité sur les opportunités, la mobilité reste théorique ». L’information devient alors une ressource à part entière, dont l’absence peut neutraliser l’ensemble des autres.

Mantchini Traoré de l’Institut français, prolonge cette réflexion en élargissant encore le cadre : « La mobilité va au-delà du voyage. Elle est un processus de circulation des personnes et des idées ». Derrière cette définition, une réalité concrète se dessine : la mobilité ne commence pas au moment du départ, ni ne s’achève à l’arrivée. Elle implique des réseaux, des relais, des conditions d’accueil, des perspectives de diffusion. Autrement dit, une continuité. Penser la mobilité revient alors à interroger l’ensemble de la chaîne qui permet à une œuvre d’exister au-delà de son lieu de création.

Au fil des échanges, une ligne se précise : les obstacles sont connus et largement documentés (visas, coûts, infrastructures, statuts). Les solutions, en revanche, restent dispersées, souvent locales, rarement capitalisées. L’exemple nigérien, comme d’autres évoqués plus brièvement, montre pourtant qu’elles existent déjà, parfois à portée immédiate.

Reste alors une question, laissée en suspens : qui collecte, structure et diffuse ces solutions ? Car si la mobilité artistique en Afrique souffre d’un déficit d’accès, elle semble tout autant confrontée à un déficit de circulation des expériences elles-mêmes. Entre savoirs fragmentés et initiatives isolées, l’enjeu n’est peut-être plus seulement de financer les déplacements, mais de rendre visibles et partageables les chemins qui les rendent possibles.

Leïla ASSAS, à Abidjan ©www.noocultures.info

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