Financer la création en Afrique : et si le problème était aussi le modèle ?

La subvention n’est pas un modèle, c’est un outil.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Le 12 septembre 2026, la 60e session du Forum Culturel réunissait en ligne Jean-Luc G. Sonhaye, Diane Kaneza et Mohamed Doumbia, sous la modération de Leila Assas, en partenariat avec le Fonds Africain pour la Culture. Deux heures d’échanges qui ont déplacé le débat habituel sur le manque de financements vers une question plus inconfortable. Et si une partie du problème venait de la façon dont les acteurs culturels africains pensent leurs projets ?

Entre 2018 et 2025, Jean-Luc Sonhaye estime avoir examiné plus d’un millier de projets culturels dans le cadre de son travail au sein du projet Donko ni Maaya de la GIZ Mali. Environ 60% d’entre eux, selon son observation, étaient construits autour d’une demande de subvention. Un chiffre qui confirme que le problème du manque de financement n’est uniquement lié au manque de ressources. Mais que beaucoup d’acteurs cherchent la bonne ressource au mauvais endroit, ou dans le mauvais ordre.

Pour Mohamed Doumbia, directeur exécutif du Fonds Africain pour la Culture, le contexte économique et sécuritaire international pèse effectivement sur les financements disponibles pour la culture. Mais cette contraction ne signifie pas que les financements ont disparu. Elle signifie que l’accès à ces financements exige désormais une préparation que beaucoup d’acteurs n’ont pas encore.

La subvention n’est pas un modèle, c’est un outil

Le déplacement opéré pendant cette session tient en une distinction : la subvention n’est pas un modèle de financement. C’est un outil parmi d’autres, adapté à certaines phases d’un projet et inadapté à d’autres.

Sonhaye propose de penser le financement en fonction du cycle de vie du projet. La recherche, la conception et la création peuvent légitimement appeler des subventions, là où la rentabilité immédiate n’est pas possible. La production, la diffusion et le développement peuvent faire intervenir d’autres mécanismes, coproduction, investissement privé, recettes propres. Les besoins d’un projet changent selon l’étape où il se trouve.

Diane Kaneza, réalisatrice-productrice burundaise chez Mikadie Production, retrouve cette réalité dans son expérience. Les maisons de production répondent aux fenêtres de financement disponibles, ce qui finit par conditionner la forme des projets autant que leur calendrier. Elle évoque une autre logique : utiliser les revenus générés par certaines productions pour financer ensuite des œuvres plus personnelles. La subvention cesse alors d’être le point de départ obligatoire pour devenir une pièce dans une architecture plus large.

Ce que l’écosystème peut lui-même mobiliser

C’est l’exemple du Fonds Africain pour la Culture lui-même qui illustre le mieux cette idée. Au moment de la création du fonds, les artistes ont été invités à réfléchir à ce qu’ils pouvaient eux-mêmes apporter à la mobilisation des ressources. Abdoulaye Konaté a proposé une œuvre. D’autres artistes ont suivi. Une centaine d’œuvres ont ainsi été réunies, transformées en ressources grâce à des expositions-ventes. Dans ce modèle, l’artiste contribue à l’écosystème qui doit financer la création plutôt que de s’en remettre uniquement à lui.

Le crowdfunding suit une logique comparable, mais ses limites sont réelles. Dans une étude portant sur dix projets créatifs africains financés par cette voie, environ 10% des ressources ont été mobilisées sur le continent, contre 90% dans la diaspora. L’outil existe. Il reste largement connecté à des ressources extérieures.

Sonhaye pointe une autre piste : les communautés déjà constituées autour des artistes, proches, amis, collègues, publics, réseaux professionnels. Kaneza évoque dans le même sens l’usage du Mobile Money comme outil de mobilisation, avec des expériences de collecte ayant permis de soutenir des artistes en difficulté. Une communauté ne devient pas automatiquement une source de financement. Elle doit être construite, entretenue et activée, ce qui renvoie directement à la communication et à la fidélisation des publics.

Convaincre plutôt que solliciter

La diversification des financements pose une question que les acteurs culturels évitent souvent : pourquoi une entreprise, une banque ou un investisseur mettrait-il de l’argent dans un projet culturel ?

Sonhaye formule la question comme la formule le financeur : qu’est-ce que je gagne à financer ce projet ? La réponse ne se limite pas à une rentabilité financière directe. Elle peut concerner l’image, la visibilité, l’accès à un public, l’impact territorial. Mais ces intérêts doivent être identifiés et formulés par le porteur de projet, pas devinés par le financeur.

Doumbia insiste sur la confiance comme condition préalable. Transparence et gouvernance ne sont pas des exigences bureaucratiques. Ce sont les conditions qui permettent à un acteur privé de considérer un projet culturel comme un investissement plutôt qu’un don. Kaneza rejoint cette analyse en insistant sur la nécessité d’une discipline financière réelle et de projets capables de présenter une logique économique.

Le changement de posture est aussi un changement de langage. Présenter un projet comme une demande de soutien place le financeur dans la position de celui qui donne. Présenter la valeur que le projet peut créer pour son partenaire ouvre la possibilité d’une relation différente.

Financer des structures, pas seulement des projets

La question posée par Leila Assas pendant la session reste ouverte à l’issue des échanges : pourquoi continuer à financer uniquement des projets ponctuels plutôt que les structures, les carrières et les écosystèmes qui permettent à ces projets d’exister ?

Financer une équipe, des compétences, une capacité de production peut avoir un effet plus durable que le financement d’une seule activité. C’est peut-être là que se situe le vrai chantier : passer d’une logique de recherche de ressources à une architecture du financement qui n’oblige pas chaque nouveau projet à repartir de zéro.

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