Théâtre documentaire : Eric Delphin Kwégoué plaide pour une création qui laisse des traces

Quelles traces le théâtre africain laisse-t-il de ses propres processus de création ?Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Consacrée au théâtre documentaire et à la critique, la séance du Laboratoire des critiques africaines du 19 août 2026 accueillait le comédien, auteur et metteur en scène camerounais Eric Delphin Kwégoué. S’il est revenu sur l’évolution de sa démarche artistique, du théâtre rituel à une écriture documentaire nourrie par les réalités sociales, l’invité a également abordé une question essentielle pour la mémoire du théâtre africain, celle de la nécessité de documenter les processus de création.

Le passage du théâtre rituel au théâtre documentaire constitue un tournant dans le parcours d’Eric Delphin Kwégoué. Autour de 2014, dans un contexte marqué par les crises au Cameroun et par une réflexion sur l’engagement de l’artiste, il choisit de s’éloigner d’une esthétique rituelle qu’il considère parfois comme difficilement accessible sans une forme d’initiation. Le théâtre documentaire lui permet alors de travailler plus directement à partir des réalités sociales et des souffrances vécues par les populations.

Cette évolution ne signifie pas pour autant une rupture totale avec ses recherches antérieures. Les principes du rituel continuent de nourrir son travail, notamment dans l’usage de l’ombre, du contraste et de la présence scénique. Mais la relation au spectateur change. Dans le théâtre documentaire, la clarté du discours et la distanciation deviennent essentielles. Inspirée notamment de Brecht (dramaturge, metteur en scène, écrivain et poète allemand), cette distance doit permettre aux comédien·nes de ne pas se laisser absorber entièrement par l’incarnation et de conserver une forme de lucidité sur l’action qu’ils accomplissent.

Documenter avant de mettre en scène

Pour Eric Delphin Kwégoué, le théâtre documentaire ne repose pas sur une simple esthétique du réel. Il suppose un véritable travail d’enquête. Archives, réseaux sociaux et autres sources documentaires peuvent ainsi nourrir l’écriture et la construction dramaturgique. La création de À cœur ouvert (Prix Théâtre RFI 2023) est évoquée comme une illustration de cette méthode.

Cette exigence documentaire se prolonge dans la manière de concevoir la mise en scène. Le metteur en scène se définit moins comme celui qui impose une vision que comme un « coordinateur de signes ». Scénographie, lumière, costumes, jeu et espace doivent entrer en relation pour construire une harmonie générale. La lumière occupe notamment une fonction dramaturgique importante. Elle ne sert pas uniquement à éclairer le plateau. Elle accompagne les transitions, organise les espaces et participe à la construction du récit.

Dans cette approche, les références au cinéma, au thriller et au polar permettent également de travailler le rythme, la tension et le suspense. Depuis 2014, le recours au polar constitue d’ailleurs une composante récurrente de sa démarche. L’intrigue policière offre un cadre susceptible de maintenir l’attention du public tout en permettant d’introduire des éléments rituels ou ésotériques.

L’œuvre ne s’arrête pas à la représentation

C’est toutefois sur une autre question que l’intervention d’Eric Delphin Kwégoué prend une portée particulière pour la critique et l’histoire du théâtre africain : celle de la documentation du processus de création.

L’artiste invite les metteurs en scène à tenir des « cahiers de mise en scène » pour chacun de leurs projets. Ces documents doivent permettre de conserver la mémoire des choix artistiques, des recherches et du processus qui ont conduit à la création d’une œuvre. L’enjeu dépasse donc la seule organisation du travail. Il concerne la transmission. Une représentation disparaît une fois le rideau tombé. Une partie de son histoire peut pourtant être conservée à travers les textes, les archives, les photographies, les captations et les documents produits pendant la création. Sans ces traces, une partie importante du travail artistique risque de disparaître avec ses auteurs.

Pour l’invité du Laboratoire, cette documentation peut ainsi devenir une ressource pour les générations futures, mais également pour les chercheurs et les universités qui souhaitent étudier les pratiques théâtrales contemporaines du continent.

Le critique face à la scène

La question de la documentation rejoint directement celle de la critique. Au cours de la séance, les participant·es ont interrogé Eric Delphin Kwégoué sur les outils permettant d’analyser une mise en scène.

Sa réponse repose sur une attention globale au plateau. Chaque élément visuel, plastique ou sonore doit avoir une fonction. Le travail du critique consiste notamment à identifier les signes qui servent effectivement la dramaturgie et à distinguer ceux qui relèvent de la saturation ou d’une interprétation excessive. Cette capacité d’analyse suppose également de l’expérience. Comment savoir si une lenteur est un choix dramaturgique ou la conséquence d’un problème de rythme dans le jeu ? Pour Kwégoué, le regard critique se construit notamment en voyant de nombreux spectacles et en développant une capacité de distanciation.

Le critique doit pouvoir se tenir suffisamment à distance de l’œuvre pour ne pas être entièrement soumis à l’émotion qu’elle produit. Cette distance lui permet d’interroger la « vérité de l’action » et d’évaluer la cohérence entre les différents éléments de la mise en scène.

Dans cette perspective, Kwégoué définit le critique comme le « quatrième visage » de l’œuvre, aux côtés de l’auteur, du metteur en scène et de l’acteur. Sa fonction ne serait donc pas simplement de juger après coup, mais de contribuer à la construction et à la compréhension de l’œuvre. Cette responsabilité impose aussi une certaine rigueur. Une critique peut avoir des conséquences sur la trajectoire d’un artiste. Pour l’invité, elle doit donc chercher à éclairer l’œuvre plutôt qu’à la desservir.

Construire une mémoire du théâtre africain

L’intervention d’Eric Delphin Kwégoué aura ainsi déplacé la discussion du seul théâtre documentaire vers une question plus large : quelles traces le théâtre africain laisse-t-il de ses propres processus de création ?

La question est d’autant plus importante que les pratiques artistiques contemporaines du continent sont souvent confrontées à la fragilité des dispositifs d’archivage et de transmission. Documenter une mise en scène ne constitue donc pas seulement une précaution pour l’artiste. C’est aussi produire une matière susceptible d’être relue, analysée et transmise.

Pour le Laboratoire des critiques africaines, cette question trouve un prolongement naturel dans la formation des critiques. Apprendre à regarder une œuvre suppose aussi de pouvoir accéder à son contexte, à ses méthodes et, lorsque cela est possible, aux traces de sa fabrication.

Le théâtre reste un art de l’instant. Mais son histoire, elle, ne peut se construire sans archives. En appelant les artistes à documenter leurs créations, Eric Delphin Kwégoué pose ainsi l’exigence de créer, mais aussi laisser suffisamment de traces pour que d’autres puissent comprendre ce qui a été créé.

Eustache AGBOTON ©www.noocultures.info

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