Journées Théâtrales de Carthage 2025 : quand Bogotá rencontre Tunis

À Tunis, Bogotá a trouvé une oreille, un écho, une fraternité.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Avec la 26ᵉ édition des Journées Théâtrales de Carthage, Tunis s’est transformée, le temps d’une semaine, en une plateforme de circulation des idées, des récits et des esthétiques scéniques venues des quatre coins du monde. Le Forum théâtral international, qui s’est tenu les 24 et 25 novembre 2025, sous le thème : « L’artiste de théâtre, son temps et son œuvre », a incarné ce carrefour de pensée où les voix du Sud entrent en dialogue, interrogent la création, véhiculent des mémoires et envisagent de nouveaux horizons.

C’est dans ce cadre que la rencontre entre Bogotá et Tunis a pris toute sa portée symbolique et artistique, portée par la présence du collectif colombien Regia Colectivo et de sa cofondatrice María Adelaide Palacio, universitaire, autrice, actrice et metteuse en scène. Invitée à partager son expérience, lors d’une session modérée par la chercheuse colombienne Manuela Valedry, Palacio n’a pas seulement présenté des œuvres : elle a ouvert une fenêtre sur une
effervescence dramaturgique latino-américaine en plein renouvellement.
Pour cette tournée hors sol, Regia Colectivo incarne une passerelle symbolique entre deux scènes théâtrales du Sud, animées par des préoccupations communes : comment dire le réel sans l’édulcorer ? Comment raviver les mémoires blessées et réparer l’invisible ? Comment le théâtre peut-il demeurer un acte de résistance face aux systèmes qui étouffent, marginalisent ou effacent les voix vulnérables ?
Fondé en 2020, Regia Colectivo s’est constitué comme un espace d’expérimentation libre, loin des structures classiques. Ni troupe fixe, ni institution, il fonctionne comme une plateforme mouvante où dramaturges, metteurs en scène et acteurs circulent, partagent, créent et s’en vont. Une structure poreuse, féconde, capable de se réinventer à chaque projet.
Derrière ce mode d’organisation, une volonté : échapper à l’enfermement esthétique et maintenir vivant le questionnement. Le collectif a ainsi donné naissance à trois spectacles, une conférence scénique et un espace de formation en dramaturgie, tout en s’affirmant comme laboratoire d’écriture et d’exploration du réel.

« La triste vie de Joaquín Florido » : le théâtre documentaire au service du quotidien

La première œuvre présentée aux JTC raconte l’histoire d’un professeur de philosophie à Buenos Aires, en lutte contre un système opaque et indifférent, simplement parce qu’on lui a coupé l’eau. Il réclame une douche, rien de plus, rien de moins. Une revendication minuscule, mais qui dit tout : la dignité, la fatigue, la résistance ordinaire.
María Adelaide Palacio explique que cette histoire, jouée pendant cinq ans, a provoqué une résonance inattendue. De Buenos Aires à Madrid, de Mexico et ailleurs, des spectateurs ont envoyé des témoignages, des vidéos, des récits semblables. Partout, des « Joaquín Florido » se battent contre les systèmes, non pas dans de grands gestes héroïques, mais dans les gestes simples de la vie quotidienne. Bogotá rencontre alors Tunis à travers le corps de cet homme ordinaire, révélant une humanité partagée.
Autre création phare du collectif, Qui est Margarita León ? marque un tournant majeur,explique-t-elle, par la plongée dans les archives, l’histoire et la mémoire traumatique de la Colombie. Écrite dans le cadre d’une résidence colombo-espagnole avec Carolina Vivas, Carlos José Reyes et Sánchez Inés Terra, cette œuvre interroge la disparition violente du parti de l’Union Patriotique dans les années 1980-90 — un génocide politique longtemps tenu sous silence.
Palacio mobilise ici sa formation en écriture cinématographique : la scène devient un dispositif hybride où se mêlent projections vidéo, circuits fermés, rétroprojections et jeu théâtral. Le spectateur ne sait plus toujours où commence la fiction, ni où s’achève le documentaire. La scène devient archive, témoignage, écho d’un réel fragmenté. À Tunis, cette œuvre a résonné comme un rappel : le théâtre est aussi un lieu de deuil, de réparation, de justice poétique.

Bogotá a trouvé une oreille, un écho

Au-delà de l’esthétique, María Adelaide Palacio insiste sur une dynamique plus vaste : Bogotá est en train de devenir un centre incontournable de la dramaturgie latino-américaine. Grâce à des initiatives comme le laboratoire annuel de dramaturgie de Carolina Vivas à Umbral Teatro, des auteurs de tout le continent se retrouvent, écrivent ensemble, lisent, commentent, réécrivent. L’écriture théâtrale n’est plus un geste solitaire mais un processus collectif, partagé, traversé. Depuis l’arrêt du Festival Ibéro-Américain de Théâtre, un nouveau Festival International des Arts Vivants a émergé, favorisant le dialogue entre scènes locales et mondiales. L’ambition ? Organiser un théâtre qui regarde le monde, mais depuis l’Amérique latine.
Pour Regia Colectivo, cette première invitation internationale aux JTC ne représente pas simplement une tournée, mais une expérience fondatrice : celle d’un échange réel entre deux scènes du Sud global.
À Tunis, ces œuvres ne sont pas seulement vues, elles sont écoutées, ressenties, interrogées. Ici, Bogotá a trouvé une oreille, un écho, une fraternité. Le théâtre y devient passerelle, conversation, confrontation des mémoires.
Ainsi se dessine le sens profond des Journées Théâtrales de Carthage : un espace où les récits circulent, où les systèmes se questionnent, où les théâtres du monde se reconnaissent mutuellement comme lieux de résistance, de création et d’humanité partagée.

Leila ASSAS (Collaboration), Envoyée spéciale à Tunis ©www.noocultures.info

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