Sogra : Une odyssée post-apocalyptique entre tragédie et réflexion contemporaine

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www.noocultures.info – Présentée hors compétition aux Journées théâtrales de Carthage (JTC 2026), au Théâtre des Régions (Cité de la Culture) de Tunis, le 23 novembre, Sogra, une étoile dans le ciel plonge le spectateur dans un futur dystopique où trois protagonistes que tout oppose sont contraints de composer ensemble pour survivre dans un monde hostile. Leur quête de la cité éponyme, pensée comme un refuge, incarne ce désir universel d’un ailleurs où liberté, dignité et justice restent possibles. Coécrite par Hatem Derbel et Narjes Ben Ammar, la pièce explore ce besoin profondément humain de partir, de rêver, de résister à un système oppressant et d’oser vivre autrement.

D’une durée d’une heure trente, le spectacle installe une tension progressive qui capte d’emblée l’attention. Les personnages se dévoilent graduellement au fil des interactions. Senda Ahmadi incarne Kali, face à Zawak (Taoufik El Ayeb), un passeur à la fois manipulateur et ambigu, tandis que Lima, interprétée par Basma El Euchi, complète ce trio apporte, une présence essentielle, consolidant la dynamique du groupe.

L’équilibre scénique de l’oeuvre déstabilise volontairement, en rompant avec la figure traditionnelle du héros central. Ce fragment dramatique, traversé par une polyphonie de voix et une écriture incantatoire, tisse une réflexion profonde sur la quête d’un refuge symbolique : Sogra, cité rêvée où se conjuguent justice, dignité, paix et pureté, en contraste flagrant avec un univers marqué par la violence, les désillusions politiques, l’effondrement moral et l’éclatement des frontières.

La pièce interroge les traces persistantes du traumatisme individuel et collectif (guerre, exil, sang, feu) et donne à entendre les voix réduites au silence, celles qui portent une mémoire encore vive, inscrite dans les corps, les paysages et les gestes.

Surgit alors la question de l’identité, instable et morcelée, constamment en tension entre origine, filiation, appartenance et légitimité. Une interrogation intime et politique sur le droit d’exister, d’habiter le monde et de le raconter. Face à l’effondrement, l’imaginaire mythique et cosmique devient alors une forme de résistance, convoquant les étoiles, les récits fondateurs, les voix ancestrales et les prophéties. Les femmes, mères et passeuses de mémoire, en deviennent les gardiennes : vestiges d’un monde qui vacille, mais aussi porteuses d’un possible renouveau.

« Sogra, c’est la promesse tenue des richesses : plus jamais faim, plus jamais soif. Une eau limpide, pure, arrose la terre asséchée et les êtres assoiffés. Sogra rend à chacun son libre arbitre, volé depuis la nuit des temps. Intégrité, égalité, dignité. »

La mise en scène, signée Sergio Gazzo, oscille entre tragédie et moments cocasses, dans un univers sonore et visuel saisissant. La scénographie, inspirée du travail du peintre feu Kaïs Rostom, recourt au mapping pour instaurer une atmosphère futuriste immersive. Bien que spectaculaire, cette profusion d’images numériques finit parfois par saturer le regard et empiéter sur l’espace du public, rendant l’expérience à la fois fascinante, troublante et intrusive.

Au-delà de sa richesse plastique, Sogra, une étoile dans le ciel propose une critique incisive de certains modèles progressistes contemporains : repli identitaire, ségrégation urbaine, inégalités sociales croissantes et domination d’un capitalisme sans limites. Elle interroge avec justesse notre rapport à la société, au progrès, à la technologie, tout en offrant une lecture universelle de thèmes brûlants tels que la migration, l’attente, la survie et la dignité.

Le texte oscille entre dialogues et monologues : si ces derniers révèlent souvent une grande densité poétique, leur longueur peut parfois entraver le rythme. La dimension bilingue tunisien pour les échanges, français pour le spot publicitaire de Sogra instaure une dualité intéressante, ouvrant de multiples niveaux de lecture. L’intrigue, relativement commune dans l’univers de la littérature de la science-fiction , est toutefois transcendée par l’engagement des interprètes, qui insufflent tension, émotion et vitalité à chaque scène.

Sogra s’impose ainsi comme une œuvre ambitieuse et audacieuse, où l’intensité dramatique, la réflexion sociale et la performance des acteurs coexistent harmonieusement. Malgré quelques excès visuels et une densité textuelle parfois lourde, le spectacle séduit par son inventivité, sa capacité à interroger le présent et sa mise en scène maîtrisée. Une expérience théâtrale captivante, parfois dérangeante, mais toujours profondément stimulante.

Leila ASSAS (Collaboration), Envoyée spéciale à Tunis ©www.noocultures.info

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