Difficile de ne pas remarquer cette assise d’un autre genre, tenue en plein hall de l’Institut Français de Yaoundé au Cameroun depuis le 06 juin 2023. Le visiteur, pourrait penser à une invasion de géants, mi-homme, mi- animal, tellement la hauteur et l’allure des personnages exposés ici sont inhabituelles.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans …
Quand Sumégné nous invite à la table des notables
www.noocultures.info – C’est avec des géants rassemblés dans un carré spécial et illuminé par des couleurs chaudes, que Joseph Francis Sumégné, le père de la statue « La Nouvelle liberté », symbole de la ville de Douala, clôt l’exposition « la citadelle des anciens » visible à l’Institut Français de Yaoundé au Cameroun.
Difficile de ne pas remarquer cette assise d’un autre genre, tenue en plein hall de l’Institut Français de Yaoundé au Cameroun depuis le 06 juin 2023. Le visiteur, pourrait penser à une invasion de géants, mi-homme, mi- animal, tellement la hauteur et l’allure des personnages exposés ici sont inhabituelles. Pour mieux comprendre ce cocktail qui peut effrayer certains, il suffit de se rapprocher, sans toucher, de ces neuf sculptures faites de combinaison de fer forgé et de matériaux recyclés, hautes de plus de 3 mètres et qui ensemble forment le conseil des « neuf notables ».
Le cœur sensible de l’exposition
La scène représentée ici est une réunion entre les garants de la tradition d’un village, comme de coutume au Cameroun. Le chef du village est rapidement identifiable par son style vestimentaire singulier qui le distingue des autres notables conviés à cette assisse. En effet, il arbore une coiffe ronde haute d’une cinquantaine de centimètres qui fait office de couronne traditionnelle. Celle-ci est ronde et ornée de 4 colliers faits d’anneaux en bois. Deux de ces colliers traversent le pourtour de la coiffe avant de se rejoindre à l’arrière où un grand anneau bleu en matière plastique est fixé, tandis que les deux autres couvrent les côtés. Ils sont ornés de bijoux en or qui font scintiller l’ensemble.
Assis en face des notables, le chef tient dans sa main gauche une canne en bois blanc verni et dont l’anneau doré en bout de tige rappelle qu’elle est haute de deux mètres. Toujours sur le côté gauche, un garde est accroupi au sol, mais prêt à bondir pour porter assistance en cas de danger. Alors que le chef fixe devant lui, trois notables assis autour de lui, lui prêtent une attention particulière afin de ne rien perdre de ses instructions. Au centre de ce regroupement spécial, un foyer rassemble des morceaux de bois empilés. Un rappel du feu de bois qui aurait certainement servi à illuminer les invités.
Les quatre autres géants qui forment le long de l’allée une haie d’honneur avant l’accès à ce carré spécial souligne la solennité de la scène. Ils rendent encore plus majestueux la scénographie du lieu.
Ces hommes géants tiennent leurs hauteurs imposantes et leurs solidités de leurs squelettes en acier autour duquel Sumégné a tissé des morceaux de tissus aux couleurs de l’arc en ciel et tressé des fils en coton, en fer ou en caoutchouc. Il a fini leurs assemblages en leurs rajoutant des objets décoratifs en cuivre, métal, certainement ramassé dans les poubelles. Sur ces hommes et leurs costumes, des cauris, des perles côtoient des bijoux précieux ou de pacotille et servent à démontrer l’importance de la variété des matières, que l’artiste a récupéré et choisi d’utiliser. Chaque personnage outre son armature en acier et la carrure représenté par un grillage en métal, a un signe qui le distingue de l’autre. Tout ici fait l’objet de curiosité : quand ce n’est pas ce qui peut être considéré comme une tête, ce sont plutôt les vêtements aux couleurs vives jetés sur ces hommes d’un autre genre et d’un autre temps.
Rappel des valeurs du passé
Cette collection d’hommes géants est une reconstruction artistique du conclave des dignitaires des sociétés traditionnelles bamiléké situées à l’Ouest du Cameroun. Elle évoque ce qu’on appelle couramment l’arbre à palabres. Dans les sociétés traditionnelles, il est interdit de tromper le chef du village. Etre les yeux et les oreilles du chef, lui rapporter les faits et dire la vérité sont les expressions ultimes d’allégeance et de respect car cela lui permet de rendre justice et trouver des solutions adéquates aux problèmes du peuple. Mais contrairement aux croyances, le chef ne gouverne pas seul. Oui, le Conseil des neuf notables tel que représenté dans ce lieu est le conseil suprême de neuf dignitaires qui possède le pouvoir de décision.
Semblable à un conseil d’administration, le conseil des notables est un organe connu de tous, qui exerce une réelle fonction de contre-pouvoir. Dans chacune des plus de cent chefferies ou villages bamiléké, ils tempèrent sérieusement les pouvoirs du chef et représente une institution fondamentale sur laquelle repose la cohésion de la chefferie et du village.
Rappel identitaire
Joseph Francis Sumégné a certainement voulu rappeler aux citadins enclins à tout oublier du passé, l’existence de ce lieu sacré qui servait à la résolution pacifique des conflits et des affaires des populations. L’artiste a pris le soin de recréer dans les moindres petits détails, tous les éléments qui rendent cette scène réaliste afin d’interpeller chaque visiteur. Il y a évidemment ces calebasses telles des gourdes à deux niveaux que tiennent les notables dans les mains. Au village, elles auraient certainement été remplies de vin de palme, breuvage bu pour sceller une union. Portées en ceintures, des cornes de biches polies de couleur noire et blanche ornent l’ensemble des tenues chics qu’arborent les notables. Il y a enfin les dattes. Les fruits du jujubier posés çà et là, indiquent que la priorité en ces lieux, c’est la négociation et la paix.
Aujourd’hui, malheureusement, c’est sur les réseaux sociaux que tout se règle. On parle de tribalisme et les uns et les autres privilégient les discours de haine. De façon surprenante, cette tendance se retrouve chez les dirigeants alors qu’ils ont pourtant grandit dans le réconfort de ces mécanismes sociaux qui privilégiaent la collaboration et le bien-être du groupe. La taille des géants d’hier contraste avec la tradition devenue aujourd’hui l’ombre d’elle-même. Sumégné a souligné, à travers cette œuvre, la dislocation du pouvoir des chefferies et leurs assujettissements au pouvoir central politique. Les verdicts du Conseil des neuf qui étaient autrefois des sentences exécutoires ne font plus peur à personne. Une chefferie traditionnelle peut être brulée, un dignitaire insulté et les espaces traditionnels désacralisés en toute impunité.
Les interrogations de l’artiste prennent tout leur sens au vue la destruction de la Grande Case de la chefferie Bandjoun ou encore les enlèvements des garants de la tradition perpétrés par les séparatistes dans différentes régions du Cameroun. Des actes abjects qui sont restés impunis et qui dans le passé aurait été inconcevables.
Sa majesté Rameau Sokoudjou, roi de Bandjoun, a interpellé en décembre 2020 certains fils de Bandjoun devenus des hommes politiques puissants et soupçonnés de sacrifier la tradition au profit de l’argent. « Comment pouvons-nous dormir d’un sommeil paisible si nous ne nous réconcilions pas avec notre passé et notre histoire? Comment pouvons-nous avoir la paix si nous continuons à simplifier nos lieux sacrés et à tourner le dos aux dieux de nos ancêtres jouant ainsi le jeu de ceux qui ont tôt compris qu’il fallait nous aliéner ».
C’est cette interpellation du roi Bandjoun qui résonne en écho ici au sein de ce conclave artistique orchestré par Sumégné. Son œuvre souligne le pouvoir que ces hommes exerçaient dans leurs communautés mais aussi la responsabilité d’intégrité, d’honnêteté qui leurs incombaient. Des responsabilités qui dépassaient le monde physique et s’étendaient au monde spirituel car leurs pouvoirs étaient basés sur des totems garants de leur force surnaturelle et mystique. Les notables de Sumégné ressemblent finalement à une invitation à rassembler tous les enfants de ce pays sous un grand arbre à palabre et repenser à l’héritage à laisser aux générations futures.
Récupérer, recycler, donner la vie
Les « neuf notables », présenté pour la première fois en 2004 à la biennale Dak’art au Sénégal a été entamée en 1988 d’après la note d’exposition. A l’époque, l’artiste travaillait sur une expérience des bidons d’huile de moteur de véhicules. La grosseur et la puissance de ceux-ci l’intrigue. Surtout que la qualité dégradante de certains accessoires au fil des mutations liées à la mondialisation limite la durée de vie des véhicules. Lui qui a grandi au village s’aventure en ville et constate le fossé trans-générationnel qui se creuse. Il se lance alors dans des recherches qui le conduisent à ces géants.
Sont-ils des hommes ou alors des animaux ? Peut-être les deux, car la séparation entre les deux entités ne tient qu’à un fil. Mais là encore, ce mélange de genre a tout son sens dans les sociétés traditionnelles où les individus possèdent des totems animaliers qui veillent sur eux tels des anges gardiens. Ce choix de représentation artistique donne un aperçu sur les recherches historiques et culturelles qu’a effectué l’artiste ainsi que sur sa démarche artistique.
Les « neuf notables » s’inscrivent d’ailleurs dans la continuité artistique de la sculpture monumentale « Nouvelle Liberté » devenue depuis son installation en 1996, symbole de l’identité visuelle de la ville de Douala (une des deux plus grandes villes du pays avec la capitale politique Yaoundé). Située au rond-point Deïdo, un carrefour stratégique, la sculpture mesure 12 mètres de haut soit à peu près, un immeuble de trois étages. L’œuvre a été réalisée avec des matériaux recyclés et conçue avec la participation des communautés locales. Dès son inauguration, la sculpture a suscité un vif débat dans la ville et fut un catalyseur de réflexion sur la propreté de la ville ainsi que les priorités de développement urbain.
Les deux œuvres « neuf notables » ainsi que la « Nouvelle Liberté » révèlent le désir de l’artiste de faire tomber les barrières entre l’art et l’artisanat et de fusionner les diverses formes de la création manuelle telle que la vannerie, la sculpture, la bijouterie qui sont des disciplines auxquels il a recours en tant qu’artiste pluridisciplinaire.

L’autodidacte, passionné du Jala’a
Né en 1951 à Bamendjou à l’Ouest du Cameroun, Sumégné vit et travaille à Yaoundé dans ce qu’il appelle « méditoire ». Nom approprié car ce lieu est pour lui un atelier où il établit la connexion entre les histoires qui ont marqué son enfance et les évènements récents. Il médite aussi sur la société et sur ce qu’elle est en train de devenir. Ce méditoire est devenu le lieu où sont nées toutes ces créations, le lieu sacré où il transforme ce que la poubelle lui offre gracieusement en œuvres d’art. Sur la base de ce qu’il appelle le jala’a ou encore « l’intelligence en mouvement », Sumégné crée des œuvres, qui naviguent avec une poésie à la fois simple et complexe.
Premier disciple de son art, il revêt souvent lors de ses expositions son costume de scène composée d’une perruque un peu particulière qui lui sert de coiffure. Il s’agit d’une sorte de crinière de locks ornée de multiples objets multicolores dont des morceaux de caoutchouc et de métal, des éclats de verre, des pierres et rubans aux couleurs chatoyantes le tout qu’accompagne, un gilet assorti. Un géant de l’art contemporain qui incarne ses propres créations, les géants de l’histoire, et qui ensemble ne cessent d’interroger la société sur ses choix et ses priorités.
Jeanne NGO NLEND (Cameroun), stagiaire de la 3è promotion de la session d’initiation à la critique d’art organisée par l’Association NORD OUEST CULTURES et le Réseau CRITIQUES AFRICAINES
Mentorat de la section Arts Visuels : Amendah HANOU (Togo / Royaumes-Unis), www.obatala.co.uk






