À Brazzaville, le Congo structure ses ICC à partir de son histoire

La mémoire comme matériau actif, pas comme archive figée. Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Le 25 juin 2026, l’État congolais a réceptionné le bâtiment réhabilité du Centre de Formation et de Recherche en Art Dramatique. En fondant son nouveau hub pour les Industries Culturelles et Créatives sur un lieu chargé de mémoire coloniale, diplomatique et artistique, Brazzaville fait un pari précis. Celui que le passé, correctement instrumenté, peut structurer un secteur plutôt que simplement le décorer.

Vendredi 25 juin 2026, l’État congolais a réceptionné le bâtiment réhabilité du Centre de Formation et de Recherche en Art Dramatique, et partant, son nouveau hub pour les Industries Culturelles et Créatives. En choisissant de fonder sur les murs mêmes d’un lieu vieux de plus d’un siècle, le Congo fait le pari de la mémoire, celle qui, correctement instrumentée, peut servir de socle à une politique sectorielle plutôt que de simple décor patrimonial.

Le choix du bâtiment n’a rien d’arbitraire. Construit en 1904 pour être le Cercle civil et militaire français, il accueille en 1944 un moment que l’histoire a retenu. Le général de Gaulle y organise la Conférence de Brazzaville, ouverture symbolique du chemin vers les indépendances africaines. Vingt-cinq ans plus tard, en 1969, le poète Maxime N’Débeka y fonde le Centre de Formation et de Recherche en Art dramatique, et le lieu devient le creuset de plusieurs générations de comédiens, musiciens, danseurs et écrivains congolais.

Trois strates de légitimité se superposent dans les mêmes murs. Coloniale, diplomatique, artistique. C’est cette accumulation que le projet CFRAD-ICC entend désormais activer.

Une stratégie qui s’écrit dans le sigle

Le sigle accolé au nom historique du centre signale un changement d’échelle dans l’ambition. Le « Projet CFRAD-ICC », lancé après la visite du président Emmanuel Macron à Brazzaville en mars 2023 et porté par un financement de quatre millions d’euros (environ 2,6 milliards de FCFA) de l’Ambassade de France au Congo, mis en œuvre par Expertise France, ne se contente pas de réparer un bâtiment endommagé par l’effondrement de février 2018. Il construit une infrastructure pour un secteur entier.

Espaces de coworking, studios, modules de formation en gestion de projet culturel et en entrepreneuriat. Le CFRAD devient un outil de structuration économique pour les acteurs des ICC congolaises, pensé pour produire des compétences et des revenus, pas seulement des spectacles.

La réhabilitation du CFRAD ne s’est pas construite sur une table rase. Elle est le fruit d’une démarche patrimoniale assumée, où l’architecture ancienne a été restaurée plutôt que remplacée. La façade d’origine a été conservée, tout comme des fragments de murs et de planches récupérés sur le bâtiment en ruine. Le chantier a fait la part belle aux matériaux locaux (bois massif, granito composé de pierre de Makoua et de tessons de bouteilles de bière locales, briques de latérite de Kombé fabriquées sur place, ventilation naturelle) autant de choix qui font du CFRAD un témoin authentique, loin d’une reconstitution moderne dénaturée, et une adaptation intelligente au climat et aux ressources du territoire.

Plutôt que d’ériger une infrastructure neuve et générique pour ses industries créatives, le Congo choisit de la faire naître d’un lieu déjà chargé de sens collectif. Le pari implicite est que cette charge symbolique facilite l’adhésion, la légitimité, et peut-être la fréquentation, là où un bâtiment neuf aurait dû construire sa notoriété depuis zéro. La cérémonie du 25 juin, qui a réuni le Directeur de Cabinet du ministère congolais en charge de la culture, Ondele Dzalala Amboulou, et la cheffe de projet d’Expertise France, Kristell Dorval, a marqué la fin de cette première étape matérielle.

La mémoire comme matériau actif, pas comme archive figée

Deux initiatives confirment que cette mémoire n’est pas traitée comme un simple argument de communication. Le centre a lancé un appel à collection national, invitant citoyens et artistes à transmettre objets, documents, photographies et archives liés à son histoire depuis 1904, jusqu’au 31 octobre. Cette collecte symbolise la matière première du futur espace muséal du lieu, et donc une partie intégrante de l’offre culturelle que le CFRAD-ICC propose désormais au public.

Parallèlement, le cinéaste Hassim Tall Boukambou finalise un documentaire de 52 minutes, Mémoires du CFRAD, construit à partir de témoignages d’artistes ayant fréquenté le centre à différentes époques. Le film capture ce que les archives matérielles ne peuvent pas retenir. La mémoire vécue, transmise, incarnée. Cette double démarche, collecter les objets, recueillir les voix, met en lumière la méthode congolaise. Elle confirme que la structuration d’un secteur ICC ne passe pas seulement par des infrastructures et des financements. Elle passe aussi par la production active d’un récit que les acteurs du secteur peuvent s’approprier.

Ce que Brazzaville tente avec le CFRAD-ICC dépasse la réhabilitation d’un bâtiment historique. C’est une hypothèse sur la manière dont un secteur culturel se construit. Non pas en effaçant le passé pour faire place au neuf, mais en le retournant en infrastructure.

Eustache AGBOTON ©www.noocultures.info

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