La découvrabilité, nouvel enjeu central de la francophonie numérique. Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…
La Francophonie dans l’angle mort des algorithmes

www.noocultures.info – Le français n’a jamais autant circulé en ligne. Pourtant, il reste souvent invisible là où se joue désormais l’essentiel : dans les recommandations, les classements et les algorithmes. À Paris, lors de sa Conversation Francophone du 9 juin dernier, l’OIF a choisi de nommer ce paradoxe plutôt que de l’esquiver.
Dès l’ouverture, Louise Mushikiwabo a recentré le débat. Plutôt que de repartir de zéro, la Secrétaire générale de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) s’est interrogée : pourquoi ne pas mieux utiliser les systèmes déjà en place pour rendre les contenus francophones plus visibles ? Le problème n’est plus seulement de produire des contenus. Il est de savoir comment ils existent dans les circuits de recommandation qui façonnent nos usages numériques.
Pendant près de deux heures, les échanges ont porté sur les algorithmes, les plateformes, les métadonnées et les usages. « Seulement 3,5% des contenus en ligne sont en français, contre 24% en anglais ». Dans un environnement où les systèmes d’intelligence artificielle s’appuient sur les données disponibles, cette disproportion pèse sur la manière dont les contenus francophones sont indexés, suggérés et repris.
Ce que veut dire découvrable
Françoise Remarck, ministre de la Culture et de la Francophonie de Côte d’Ivoire, a rappelé que la découvrabilité ne se résume pas à la quantité de contenus publiés en français. Elle désigne la capacité de ces contenus à être réellement trouvés, partagés, recommandés et monétisés. Autrement dit, à ne pas rester invisibles dans les environnements numériques où l’attention se concentre de plus en plus.
Steven Tallec, cofondateur d‘Arvester, a donné à cette idée une traduction technique. Pour qu’un contenu puisse être lu et recommandé par une intelligence artificielle, encore faut-il que les données soient structurées, les métadonnées bien renseignées et les référentiels cohérents. « Sans cette architecture invisible, même un contenu de qualité peut rester hors champ », dit-il. La question n’est donc pas seulement linguistique. Elle touche à l’organisation même de l’information.
L’utilisateur comme acteur
Martin Boujol, influenceur littéraire, a apporté l’exemple le plus concret de la journée. Il a expliqué comment il avait progressivement orienté son fil de recommandations en ne consultant que des contenus liés aux livres, jusqu’à obtenir un algorithme entièrement dédié à la littérature. Les algorithmes ne sont pas totalement fermés. Ils réagissent aux comportements des utilisateurs. En comprenant mieux leurs logiques, il devient possible d’influencer ce que l’on voit et ce que l’on découvre.
Mona Laroussi, directrice de l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation, a prolongé cette idée vers les jeunes générations. L’enjeu est aussi pédagogique : donner aux utilisateurs les moyens de comprendre ce qu’ils consultent, ce qu’ils valorisent, et la manière dont leurs pratiques linguistiques participent à la circulation des contenus en ligne. C’est précisément ce point que Mushikiwabo a retenu en conclusion. « L’OIF va intégrer ces pistes directement dans sa programmation », a-t-elle dit.
Carole Karemera, artiste et entrepreneure culturelle, a rappelé que l’intelligence artificielle n’est jamais neutre. Elle résulte de choix économiques, culturels et politiques. Les outils conçus par les grandes plateformes ne répondent pas forcément aux réalités des espaces francophones, encore moins à celles du continent africain. Reconnaître ce décalage est une condition de départ si l’on veut penser des réponses crédibles.
La donnée, question finale
C’est en fin de séance que le débat a basculé. La Secrétaire générale de l’OIF a posé la question que personne n’avait encore formulée aussi directement : pourquoi ne pas utiliser les systèmes qui existent déjà ? Une question qui a ouvert un terrain que les échanges précédents n’avaient qu’effleuré : celui de la gouvernance de la donnée. Qui contrôle les données, qui en tire les bénéfices, qui décide de ce qui devient visible ? Les contenus produits chaque jour par les francophones alimentent des systèmes qu’ils ne maîtrisent pas toujours.
La Conversation francophone du 9 juin n’a pas réglé ce déséquilibre. Elle a eu le mérite de le nommer. L’OIF entend porter ces pistes au 20e Sommet de la Francophonie, prévu à Phnom Penh dans les prochains mois. Car, à mesure que les algorithmes s’imposent comme portes d’entrée vers l’information, la découvrabilité devient une condition de présence, de circulation et d’influence.
Eustache AGBOTON ©www.noocultures.info








