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À FiSahara, le cinéma interroge la mémoire, l’exil et le droit à exister

www.noocultures.info – Sept jours, un ciel étoilé, une terre nue et aride qui garde tout en mémoire. La dix-neuvième édition de FiSahara a une fois encore démontré qu’un écran tendu dans le désert peut être l’un des espaces politiques les plus intenses qui soit.
À Ausserd, il n’est pas question de s’abriter derrière la fiction du divertissement. FiSahara (Festival international du film du Sahara occidental) convoque les absents, les géographies perdues, les mémoires qu’on a tenté de noyer sous le sable. Les films présentés cette année n’ont pas cherché à consoler. Ils ont fouillé, exhumé, parfois bousculé. C’est peut-être là la fonction première de ce festival singulier : non pas divertir, mais convoquer. Dans chaque projection revenait, lancinante, une même question : qu’est-ce qu’il reste de soi quand on vous a tout pris ?
Le documentaire Aminetu consacré à l’activiste Aminetu Haidar arrive comme une évidence dans ce contexte. On connaît les faits : l’expulsion, l’aéroport de Lanzarote aux îles Canaries, les trente-deux jours de grève de la faim, la crise diplomatique. Mais, les voir mis en images dans ce lieu précis, devant ce public précis, produit quelque chose de différent. Ce n’est plus un film, c’est un miroir. La dignité qu’Aminetu Haidar oppose à la machine d’État n’est pas seulement la sienne : elle appartient à tout un peuple assis à même le sol sur une natte, à regarder. L’émotion est palpable, presque physique. Rarement une œuvre aura trouvé son public avec tant de justesse.
Ara Malikian, une vie parmi les cordes, de la réalisatrice espagnole Nata Moreno, prend une autre direction. Ce violoniste libano-arménien, qui a fui Beyrouth à quatorze ans, incarne une figure que FiSahara reconnaît dans sa chair : l’exilé qui transforme la perte en création. Son parcours nomade de guerre en salle de concert résonne ici avec une acuité particulière. La musique, dit-il, lui a sauvé la vie. Dans les camps de Tindouf, commune de l’Ouest de l’Algérie, cette phrase n’est pas une métaphore. Elle est entendue au premier degré, par des gens qui savent ce que coûte le départ et ce qu’on emporte quand on ne peut pas emporter grand-chose. Le film est peut-être trop poli pour l’âpreté du lieu. Mais il dit quelque chose d’essentiel sur la continuité de soi face au déracinement.
Avec Dissonance, le festival touche à quelque chose de plus discret mais tout aussi politique. L’histoire de Fatimetu Bucharaya cette femme sahraouie qui a fondé en 2019 une organisation dédiée au déminage antipersonnel dans les camps n’est pas celle d’une héroïne de légende. Elle est montrée pour ce qu’elle est : quelqu’un qui fait ce qui doit être fait, là où elle se trouve, avec ce qu’elle a. C’est cette sobriété qui frappe. Le film ne gonfle pas son propos. Il documente un geste quotidien de survie collective qui, répété, finit par ressembler à de la résistance.
Le film lauréat du Dromadaire blanc, Ce qu’il reste de nous (Palestine), réalisé par Cherien Dabis et porté à l’international par Javier Bardem et Mark Ruffalo, ses producteurs exécutifs, il retrace sur plus de sept décennies de la Nakba de 1948 jusqu’aux années 2020 le destin d’une famille palestinienne traversée par la résistance et la transmission. le film avait déjà parcouru les circuits internationaux. Mais c’est là, sous ce ciel-là, qu’il a trouvé son sens le plus immédiat.






L’œuvre construit son propos sur un principe simple et dévastateur : montrer comment une seule image un adolescent palestinien face à des soldats contient en réalité des décennies de déplacement, de transmission traumatique, de mémoire blessée. La mère qui raconte n’est pas seulement un personnage. Elle est une archive vivante. Et le film pose frontalement la question que FiSahara pose à sa manière depuis des années : jusqu’où peut-on transmettre une blessure avant qu’elle devienne une fatalité ?
Le deuxième prix revient à Mariem, de Javier Corcuera, portrait de Mariem Hassan, voix sahraouie dont l’œuvre musicale a traversé les frontières du camp et du monde. En l’honorant, le jury ne récompensait pas seulement une artiste, il reconnaissait tout ce que représente la chanson comme vecteur de résistance et de survie identitaire. En troisième position, un court-métrage mauritanien en langue hassaniya, Guerba (la gourde) ou la Recompense de Aicha Chej Blal. Le prix a été reçu par son producteur Mohamed Aziz, qui suit deux orphelins dans le désert des années 1960. Pas de monumentalité, une grâce. L’image d’une simple outre d’eau qui condense mémoire, amour et survie restera longtemps. Dans un festival qui brasse les grandes causes, il est salutaire qu’un film aussi intime trouve sa place.
Parmi les œuvres qui ont marqué cette édition figure un documentaire Retour à Al-Ma’in dans lequel le collectif Forensic Architecture et l’historien Salman Abu Sitta croisent mémoire individuelle et archéologie numérique pour reconstituer en trois dimensions un village palestinien rasé en 1948. Abu Sitta se souvient encore du puits, d’un arbre, des champs — cette précision mémorielle face à l’effacement délibéré devient bouleversante. Et la révélation que l’armée israélienne a rouvert ces mêmes tracés de routes en 2023, dans le cadre de ses opérations à Gaza, fait basculer le film de l’archéologie au présent le plus immédiat. La mémoire, ici, n’est pas nostalgique. Elle est opérationnelle.
Un documentaire consacré au peuple sami réparti sur quatre États du Grand Nord élargit encore le propos. La réalisatrice Lara Lee y trace une cartographie de la résistance autochtone qui entre en résonance directe avec la cause sahraouie : même logique d’assimilation forcée, même combat pour la langue, même rapport charnel à une terre qu’on veut leur faire oublier. Il s’agit d’établir des ponts entre la cause sahraouie, la cause palestinienne, et toutes celles liées à la spoliation des terres et au déplacement des populations. À FiSahara, le cinéma est explicitement un outil politique. Ce n’est pas un reproche. C’est sa raison d’être.
Les élèves de l’école de cinéma Abidin Kaid Saleh ont présenté leurs travaux dans cette édition. Lekiasa, d’Abdala Mohamed Fadel, et Ombres dans les camps de réfugiés, d’El Mahjoub Andala Abdeslam, s’emparent tous deux de la même matière : la jeunesse sahraouie, ses aspirations, les obstacles qui les enserrent. Mémoire, de Pau Saiz i Soler, choisit une voie différente celle de la fiction spéculative. Dans un futur dystopique, une jeune femme traverse le désert à la recherche de coffres perdus, guidée par des lunettes qui révèlent les traces du passé. L’image est parlante : la mémoire comme quelque chose qu’on doit activement chercher pour ne pas perdre. Ces films sont des œuvres d’école, avec ce que cela implique de tâtonnement et de moyens limités. Mais ils disent quelque chose que les films plus aboutis ne peuvent pas dire à leur place : une génération qui commence à se raconter elle-même, depuis l’intérieur.
Ce qui frappe, au fond, après sept jours de projections sous les étoiles du Sahara, c’est la cohérence thématique de cette édition. D’Aminetu à Abu Sitta, du peuple sami à la Palestine, un même fil conducteur traverse tout : le rapport à la terre comme fondement de l’identité, et l’acharnement à en garder la mémoire vivante contre toutes les formes d’effacement.
FiSahara ne ressemble à aucun autre festival. Il n’a ni palais des congrès, ni tapis rouge, ni nuits d’hôtel climatisées. Il a le sable, le vent, et des salles débordantes de gens qui n’ont pas attendu un festival pour savoir ce que résistance veut dire.
Leïla ASSAS, à Ausserd ©www.noocultures.info







