La marionnette africaine n’attend pas d’être inventée. Elle attend d’être vue.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…
Arts de la marionnette en Afrique : un métier qui cherche encore sa place

www.noocultures.info – Le 26 septembre 2026, la 62e session du Forum Culturel de noocultures.info, organisée en partenariat avec l’Organisation Africaine de la Marionnette, réunissait Badrissa Soro pour la Côte d’Ivoire, Habiba Jendoubi pour la Tunisie et Gilbert Agbévidé pour le Togo, sous la modération de Nidhal Chemengui. Soixante-quinze minutes pour cartographier un secteur qui produit, forme et transmet, mais que les politiques culturelles, les marchés et les bases de données continuent d’ignorer.
La marionnette africaine existe. Elle a une histoire, des praticiens, des formes de transmission et des compétences techniques que peu d’autres disciplines peuvent revendiquer au même titre. Le problème que les trois intervenants ont posé ce 26 septembre n’est pas son absence. C’est son invisibilité organisée.
« Malgré toute cette richesse, malgré toutes ces compétences, quand vous allez sur le net, on n’est pas documenté », dit Gilbert Agbévidé, secrétaire général de l’OAM. « Il faut revenir en Afrique pour se rendre compte qu’il y a un grand travail qui se passe. » Il va plus loin et précise que des œuvres de marionnettistes africains sont exposées en Europe et aux États-Unis, et pourtant taper « marionnette africaine » dans un moteur de recherche ne produit presque rien. « Ça me dit que derrière, il y a peut-être cette volonté de garder la chose telle qu’elle est. »
Une discipline qui porte tout
La première complexité du secteur est sa nature même. La marionnette fait appel au modelage, à la sculpture, à l’écriture, à la danse, au théâtre, à la musique, à la scénographie, à la menuiserie, à la couture. Chaque technique (marionnette à fils, à tringles, portée, à gaine, géante) suppose des compétences distinctes et un apprentissage long. « L’acteur manipulateur exige beaucoup plus de travail que l’acteur ordinaire« , explique Habiba Jendoubi. « Comment je regarde le spectateur, comment je regarde ma marionnette, comment je regarde le partenaire sur scène… Toute cette combinaison nécessite beaucoup de travail. »
Cette pluralité est aussi ce qui rend difficile la reconnaissance du secteur. « La marionnette, c’est la somme de tous les arts », argumente Badrissa Soro. Mais dans les appels à projets et les dispositifs de financement, elle se retrouve systématiquement intégrée à d’autres catégories. « On se retrouve derrière les arts visuels, des fois le théâtre, des fois dans les arts de la rue », fait remarquer Agbévidé. Une discipline qui porte tout ne trouve sa case nulle part.
Transmettre avant de structurer
Les trois pays représentés ont suivi des trajectoires différentes, mais convergent vers le même point d’arrivée.
En Tunisie, l’État a créé en 2007 une spécialité marionnette à l’Institut supérieur d’art dramatique. La formation dure trois ans et couvre la fabrication, la sculpture, le travail corporel et la manipulation. Jendoubi y voit une avancée, mais rappelle que la transmission de génération en génération existait bien avant les institutions, et continuera après elles.
En Côte d’Ivoire, le basculement est venu d’une médaille. En 2013, lors des Jeux de la Francophonie, la compagnie de Soro remporte la première médaille d’or ivoirienne dans la catégorie marionnette géante (à Nice en France, avec le spectacle « La Main Qui Donne »). « C’est à partir de là que nos autorités culturelles ont commencé à s’intéresser. » La compagnie lance ensuite l’Académie Ivoire Marionnette, d’abord informellement avec quinze jeunes, puis formellement après qu’un décret ministériel a reconnu un Diplôme de qualification professionnelle aux arts de la marionnette. « On dort marionnette, on vit marionnette, on respire marionnette, on mange marionnette », dit Soro. Ce n’est pas un slogan. C’est la condition d’un secteur qui ne survit que par la conviction de ses praticiens.
Au Togo, Agbévidé intervient dans un master arts et développement à l’Université de Lomé pour intégrer la question de la marionnette dans la formation des futurs acteurs culturels. « Dans dix ans, on parlera de la marionnette dans les universités comme on parle des autres matières. »
Ce qui manque pour que la création circule
La formation progresse. La transmission tient. Mais la chaîne s’arrête là. « Il manque énormément dans ce secteur des chargés de production et de diffusion« , fait constater Agbévidé. « C’est eux qui vendent, c’est eux qui connaissent le marché, c’est eux qui connaissent les opportunités. Tant qu’on ne les aura pas, on aura bien créé des spectacles de qualité. Après, les mettre sur le marché, c’est compliqué. »
Jendoubi pose la question que cette session n’a pas eu le temps de résoudre. Former des producteurs et diffuseurs spécialisés pour la marionnette, oui. Mais à quoi les former exactement ? Voyager avec un spectacle de marionnettes, c’est gérer le nombre d’artistes, le poids des décors, les hébergements, les budgets par type de festival. « Ce n’est pas le même réseau, ce ne sont pas les mêmes fonds, ce n’est pas le même budget que pour le cinéma ou la musique. »
Elle argumente qu’entre ses deux participations au Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières (France), il s’est écoulé vingt ans. Non par manque de travail fourni, mais par absence de professionnels capables de positionner ses spectacles sur ce marché précis. Et si « La boule bleue », création de la Compagnie Ivoire Marionnette de 2017 (médaillée d’or aux Jeux de la Francophonie de la même année) tourne encore aujourd’hui, c’est grâce à des contacts personnels, pas une infrastructure de diffusion.
Cette 62e session du Forum Culturel n’a pas livré de feuille de route. Elle a posé le diagnostic avec une précision que les discours généraux sur les ICC africaines permettent rarement d’atteindre. La marionnette africaine n’attend pas d’être inventée. Elle attend d’être vue.
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