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Les Dames du raï : les voix des pionnières résonnent aux JMC

www.noocultures.info – Le 6 octobre dernier, aux Journées musicales de Carthage, Les Dames du raï a rendu hommage aux grandes voix féminines qui ont marqué l’histoire du raï algérien. Cheikha Rimitti, Cheikha Rabia, Nouria, Cheikha Djenia, Fadéla ou encore Zahouania ont retrouvé la scène à travers les voix de Cheikha Hadjla et Cheba Fella Japonia.
ENVOYÉ SPÉCIAL À CARTHAGE – Le spectacle revient ainsi à des femmes qui ont pratiqué cette musique de l’intérieur, en faisant entendre leurs répertoires sans chercher à les enfermer dans une reconstitution figée. Un choix d’autant plus intéressant que le public tunisien des JMC (Journées Musicales de Carthage) est loin d’être étranger au raï algérien. Il en connaît les grandes voix, les chansons et les codes. Les deux interprètes évoluent donc devant un public averti, capable de reconnaître les répertoires et d’en percevoir les variations.
De Rimitti à Zahouania, une histoire qui se transforme
Cheikha Hadjla ne cherche pas systématiquement à reproduire les interprétations originales. Elle joue avec les inflexions, étire certaines phrases et en modifie parfois la dynamique. Cette liberté correspond à un répertoire qui s’est largement construit dans le direct.
Fella Japonia le rappelle : dans le raï live traditionnel, notamment dans les pratiques des médahates, le chant laisse une place importante au freestyle. Une phrase peut être prolongée, reprise autrement ou adaptée à l’ambiance de la salle et au dialogue avec les musiciens. Les différences avec les versions originales ne relèvent donc pas nécessairement de l’omission. Elles peuvent aussi appartenir à cette manière vivante de faire circuler les chansons.
Avec « Anawayak », le spectacle se tourne vers Cheikha Rabia, puis vers Cheba Nouria. Les chansons ne suivent pas une chronologie stricte. Elles font apparaître des filiations entre plusieurs générations de chanteuses.
« Madre, madre », chanson emblématique des médahates, reprise notamment par Cheba Fadéla et Cheb Abdou, puis la séquence consacrée à Cheikha Nedjma et « Aynia » prolongent cette histoire. Avec Zahouania, une autre période apparaît : celle d’un raï devenu plus visible, plus médiatisé et plus largement consommé.
Sa trajectoire permet de mesurer les transformations du genre. Entre les cheikhat issues des pratiques traditionnelles et les chanteuses du raï moderne, il n’y a pas nécessairement rupture. Il y a déplacement, adaptation et continuité.
Un solo de oud de Ptit Moh apporte ensuite une autre texture au spectacle. La gasba, le bendir, la darbouka, le oud et les claviers font coexister plusieurs couleurs musicales et plusieurs périodes du raï.
Des femmes ancrées dans la pratique du raï
Cheikha Rimitti occupe naturellement une place centrale dans cet hommage. La « Mama », comme elle est affectueusement appelée, incarne l’une des figures majeures de cette histoire. Son parcours rappelle que le raï s’est construit bien avant les studios et les grandes scènes. Il a longtemps vécu dans les fêtes, les cérémonies, les rassemblements et les pratiques collectives.
Les cheikhat ont joué un rôle essentiel dans cette histoire. Elles ont chanté l’amour et le désir, mais aussi les rapports entre hommes et femmes, la séparation, les contraintes sociales et les réalités du quotidien. Leur répertoire s’est notamment développé dans des espaces de sociabilité où la parole pouvait prendre d’autres formes.
C’est ce rapport à la pratique qui donne sa force au spectacle. Les Dames du raï ne convoque pas seulement des figures devenues emblématiques. Il remet en circulation des chansons portées par des femmes qui ont contribué à construire cette musique.
Une transmission qui reste vivante
L’un des intérêts de Les Dames du raï est de poser une question simple : comment rendre hommage à une musique populaire sans la transformer en objet patrimonial figé ?
Le spectacle répond d’abord par le chant. Les deux interprètes ne cherchent pas à devenir Rimitti, Rabia, Nouria ou Zahouania. Elles reprennent leurs chansons avec leurs propres voix et leur propre manière de les habiter. Face à un public qui connaît déjà ces répertoires, cette réinterprétation prend d’ailleurs une autre dimension. Elle ne consiste pas à faire découvrir des chansons, mais à les faire entendre autrement.
La place accordée aux chansons d’amour pourrait donner le sentiment que certaines dimensions sociales du répertoire passent au second plan. Mais l’amour, le désir, l’absence et la séparation sont aussi au cœur de cette musique. Ils appartiennent pleinement à son langage populaire.
Cette question de la transmission prend une résonance particulière depuis que le raï a été inscrit, en 2022, sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Cette reconnaissance rappelle que le raï ne se résume pas à quelques figures consacrées, mais repose sur une pratique et sur celles et ceux qui la font vivre.
Elle pose aussi une question : que devient une musique populaire lorsqu’elle entre dans les circuits de la reconnaissance patrimoniale ? C’est dans ce contexte que peut se poser, avec prudence, la question d’une forme de gentrification symbolique du raï, lorsque la valorisation d’un genre risque de faire oublier les pratiques et les personnes qui continuent à le porter.
C’est précisément là que la présence de Cheikha Hadjla et de Cheba Fella Japonia prend tout son sens. Leur légitimité ne tient pas seulement au fait de reprendre les chansons des grandes figures du raï. Elle tient à leur capacité à s’inscrire dans cette continuité, à interpréter, à improviser et à faire vivre ces répertoires devant un public qui les connaît déjà.
Aux JMC, l’hommage ne repose donc pas sur une simple relecture patrimoniale. Il passe par deux chanteuses qui connaissent ces codes et par un public qui les reconnaît. Entre la mémoire des grandes voix et leur réinterprétation sur scène, Les Dames du raï rappelle que la meilleure manière de préserver une musique vivante reste peut-être de continuer à la chanter.
Leïla ASSAS, Collaboration ©www.noocultures.info







