Avec Khamsinette, Assia Khemici filme la mémoire et l’intime

Le film porte les traces d’une approche intuitive. Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Dans Khamsinette, Assia Khemici propose une exploration intime qui prolonge la démarche inaugurée avec son documentaire sonore El Mendjour (2021). Cette fois, l’image se joint au son et construit un geste encore marqué par la spontanéité d’un premier film : une écriture visuelle parfois hésitante, mais traversée d’une sincérité rare et d’un engagement sensible.

Le film s’ouvre sur la voix de sa grand-mère, matrice sonore qui devient le fil conducteur du récit. Cette voix, fragile et tenace, établit une continuité familiale et une profondeur mémorielle ; elle souffle les images plus qu’elle ne les accompagne. La réalisatrice revendique d’ailleurs que « l’image suivra le son », et cette promesse se réalise progressivement, à mesure qu’une pudeur assumée se heurte à l’urgence de dire et de transmettre.

À Timimoun, Assia Khemici s’immerge dans la ziara de Sidi Mhamed Benaibdelahi, saint patron de la ville depuis le XVe siècle. Le film montre d’abord le rituel initiatique tasiht (rituel de la pierre à moudre) qui précède chaque ziara (fête cultuelle), moment où les femmes se rassemblent pour invoquer, chanter et sceller la communauté. Khemici en capte des fragments sensibles : un izli (poème) interprété par Fatna Dahmani, tabashniwt (soliste) emblématique des chants du Ahalil ; les évocations du saint patron ; ou encore des gestes domestiques comme la préparation du pain anour.

Ces détails, précis et modestes, ancrent le film dans une réalité vécue et évitent toute folklorisation. La caméra regarde sans farder, suit sans s’imposer, en quête de gestes plutôt que d’effets.

Le film aborde également un sujet mémoriel sensible : l’histoire de l’esclavage médiéval dans les sociétés sahariennes, ses survivances structurelles, et le métissage durable entre populations zénètes et substrat subsaharien. Certains passages peuvent donner l’impression d’une intrusion dans des sphères intimes, notamment lorsque la parole se livre sans filtre ou encore la scène où Fatna Dahmani essuie son visage et son buste. Cependant, l’absence d’exotisation, la volonté de comprendre plus que de montrer donnent à ce geste une lecture fragile et authentique.

Beaucoup de figures connues participent de cette topographie sonore et humaine : Fatna Dahmani, Mariama Fulani, Barka Fulani, Kassou, Hada Jbala… Ces voix tissent un paysage polyphonique où les récits personnels rejoignent une mémoire collective et transmise.

Filmer dans des espaces rituels et traditionnels implique néanmoins un rapport complexe à l’image : droit à l’image, consentement, exposition de pratiques habituellement préservées. Le film, en choisissant l’immersion, frôle parfois ces limites. Cette tension, loin d’affaiblir l’œuvre, rappelle l’enjeu fondamental de toute démarche documentaire : négocier sans cesse entre le besoin de témoigner et le devoir d’éthique.

Khamsinette est produit dans le cadre du programme Djazair’Doc, un projet coopératif de création documentaire en Algérie. Le film est porté par Aissa Djouamaa (Nouvelle Vague Algérienne) et Dominique Olier (Krysalide Diffusion), avec un accompagnement artistique de Sellou Diallo, une image signée Sonia Kessi et une prise de son assurée par Assia Khemici elle-même.

L’œuvre a été distinguée au FESPACO (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou), recevant un prix prestigieux dans la catégorie courts métrages. Cette reconnaissance consacre une proposition encore en devenir, mais déjà singulière par son regard, sa sensibilité et son refus de recourir aux artifices narratifs.

Assia Khemici signe ainsi un premier documentaire dont l’élan révèle autant la sincérité du geste que les limites inhérentes à une pratique encore en devenir. Parfois trop proche de son sujet, parfois d’une franchise qui désarme, le film porte les traces d’une approche intuitive, encore marquée par une certaine naïveté formelle. Mais cette fragilité même, qu’on pourrait dire artisanale, est aussi ce qui lui confère sa force : un regard habité par l’écoute, par la mémoire et par un désir profond de relier. Autant de qualités qui laissent entrevoir l’émergence d’une voix documentaire prometteuse.

Leila ASSAS (Collaboratrice) www.noocultures.info

Envoyée Spéciale à Timimoun, en collaboration avec l’Agence Ziara Culture

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