IA et culture en Afrique : pourquoi les données sont devenues un enjeu de souveraineté

À Ouagadougou, les ICC africaines posent la question de la donnéePartager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Les 24 et 25 juillet 2026, la 10e édition des Journées de Promotion des Industries Culturelles et Créatives (JPICC) a réuni à Ouagadougou au Burkina Faso, artistes, entrepreneurs, juristes et décideurs. Au second jour, 5 experts sont intervenus lors d’un panel dédié à la découvrabilité. Ensemble, ils ont démontré que ce qui détermine désormais la survie d’une œuvre, à l’ère de l’intelligence artificielle, c’est davantage la manière dont elle est documentée que sa production.

700 millions de vues sur TikTok pour 1 000 FCFA de revenus captés. Le chiffre avancé par Jean-Yves Kokou, cofondateur de Jaiye, dit à lui seul ce que les autres intervenants ont formulé autrement. Dans l’espace UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), hors Sénégal, 16 millions de vues du catalogue Jaiye sur YouTube n’ont produit aucun revenu. Un volume équivalent en Europe génère entre 10 et 20 millions de FCFA. « Le sujet central n’est pas la consommation, qui est déjà massive, enregistrée et techniquement monétisable. Le sujet central est l’absence de monétisation locale de cette consommation. »

Trois causes précises, selon Kokou. Il s’agit des métadonnées insuffisantes qui empêchent l’identification correcte des œuvres, des revenus domiciliés hors zone, et de l’absence de mesure opposable dans les négociations avec les plateformes. Lamine Ba, expert des Industries culturelles et créatives, a traduit cela en outils concrets. L’ISRC (International Standard Recording Code), qui identifie chaque enregistrement sonore, et l’UPC (Universal Product Code), qui identifie le produit commercial, sont les standards de base sans lesquels aucune traçabilité n’est possible. Il a plaidé pour l’extension des dispositifs de monétisation YouTube à l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, le Sénégal en bénéficie déjà, et pour leur adoption systématique par les opérateurs burkinabè.

Chantal Kaboré Forgo, secrétaire générale du Bureau Burkinabè du Droit d’Auteur, a ajouté la dimension qui manquait à ce tableau. Les datasets utilisées par les entreprises d’IA pour leur entraînement exploitent des œuvres protégées sans autorisation préalable ni paiement de redevances. Des études de la CISAC (Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs) ont chiffré le risque à une perte pouvant atteindre 28% du marché musical à cause des créations générées par l’IA. « Face aux GAFAM (cinq grandes entreprises américaines du numérique, ndlr), la bataille est perdue d’avance si nous voulons aller individuellement. La synergie d’action est de mise », fait-elle savoir.

Documenter est un acte de production

Eustache Agboton, expert-consultant en découvrabilité numérique et directeur exécutif de l’agence NO’OXPERTISES, a posé la distinction sur laquelle repose le reste du débat. « Il y a une différence fondamentale entre être disponible et être visible. Un contenu peut être publié, actif, suivi et rester absent des réponses que l’intelligence artificielle formule pour des millions d’utilisateurs chaque jour. Pas parce qu’il est mauvais. Parce qu’il n’est pas documenté de la façon dont les machines lisent. »

La précision technique qui suit change la nature du problème. « Une IA générative comme ChatGPT ne cherche pas en temps réel. Elle synthétise ce qu’elle a appris lors de son entraînement. Si les contenus culturels burkinabè et africains n’ont pas alimenté ses données, ils n’existent tout simplement pas dans ses réponses. » Il cite sa mission de formation menée quelques jours plus tôt à Tenkodogo auprès d’entrepreneurs culturels burkinabè, en prélude aux JPICC : intégrer les métadonnées, titre, description, mots-clés, lieu, langue, à chaque contenu publié. « Ce n’est pas une question de moyens. C’est une question de méthode », précise-t-il

Ousmane Boundaone, directeur-gérant de Tala Consulting, a prolongé ce raisonnement depuis la production cinématographique. Son expérience sur Le Cœur du Djembé, long métrage d’animation en coproduction entre la Côte d’Ivoire et la France, lui a imposé une conclusion qu’il n’anticipait pas au démarrage du projet. « La découvrabilité ne commence plus lorsque le film est terminé. Elle commence dès son développement. » Pendant que les équipes travaillaient le scénario, elles renseignaient simultanément les métadonnées multilingues, la documentation de l’univers narratif et la présence sur les bases de données internationales.

Les festivals suivent la même logique. Boundaone travaille sur le repositionnement stratégique du Festival international du Djembé et des Percussions de Guinée. « Un festival produit des spectacles, bien sûr. Mais il produit également des archives, des captations, des photographies, des entretiens, des contenus pédagogiques, des biographies d’artistes, des connaissances sur les instruments, les répertoires, les pratiques et les patrimoines. » Dans quelques années, quand un jeune musicien demandera à une IA quels sont les grands maîtres du djembé ou les rythmes traditionnels de Haute-Guinée, sur quelles données s’appuiera-t-elle ? « Si ces savoirs ne sont pas documentés, structurés, numérisés et accessibles, ils risquent d’être racontés par d’autres, à partir de sources incomplètes ou approximatives. »

Agboton a posé le même enjeu depuis les plateformes d’information sur les ICC, à l’exemple de noocultures.info qu’il dirige : leurs archives, critiques et analyses, si elles existent en ligne sous forme structurée et indexée, alimentent les modèles d’IA. Si elles restent dans des disques durs ou des mémoires individuelles, elles disparaissent.

Une réponse politique

Le droit d’auteur révèle une autre couche du même problème. Kaboré Forgo a rappelé que selon la loi burkinabè 048-2019, l’auteur d’une œuvre est la personne physique qui la crée. Une œuvre entièrement générée par un programme informatique ne peut pas bénéficier de la protection du droit d’auteur. En 2025, le BBDA a reçu plusieurs déclarations d’œuvres littéraires dont les délais de création apparaissaient particulièrement courts, laissant suspecter un recours intensif à l’IA. La CISAC recommande désormais que ces œuvres ne soient pas enregistrées dans les bases de données des organismes de gestion collective, tout en précisant que l’utilisation partielle de l’IA dans un processus créatif n’exclut pas la protection.

C’est sur l’ensemble de ces constats que Boundaone a soumis au panel la proposition d’un Pacte africain pour la découvrabilité des contenus culturels à l’ère de l’IA. Cinq engagements en forment l’ossature à savoir « reconnaître les données culturelles comme patrimoine stratégique, lancer un programme de numérisation et de normalisation des patrimoines africains, créer des standards africains de métadonnées culturelles, former les professionnels aux enjeux de la donnée, et instaurer un dialogue structuré avec les grandes plateformes pour garantir une meilleure représentation des langues et créations africaines dans les systèmes de recommandation ».

Les JPICC ont fermé leurs portes sans réponse définitive. Mais avec la certitude que la bataille culturelle ne se joue plus uniquement dans les salles de spectacle, les musées ou les festivals. Elle se joue aussi dans les bases de données qui alimentent les moteurs de recherche et les intelligences artificielles. Pour les industries culturelles africaines, créer reste indispensable. Mais documenter les œuvres est devenu tout aussi décisif.

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