« Poupée Barbue » : quand le théâtre force le regard sur l’indicible

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www.noocultures.info – Un monodrame saisissant porté par une jeune comédienne au bord du précipice. « Poupée Barbue » fait entendre l’indicible avec une grâce troublante.

ENVOYÉ SPÉCIAL À ABIDJAN – Certains spectacles vous prennent par la main avant de lâcher prise sans prévenir. Poupée Barbue est de ceux-là. Présentée dans le cadre du programme MASA Lab, l’œuvre glisse et bascule. Elle laisse une empreinte durable que l’on ne saurait nommer tout à fait.

Tout commence par une perte anodine. Beretta, fillette de guerre, cherche sa chatte. Le mot est lâché avec une innocence intacte. Le public sourit. Des générations se mêlent, comme souvent lors des grands rendez-vous panafricains. On est dans la fable, dans le conte, dans l’espace rassurant du « il était une fois ». Oga Kamouni, diplômée major de sa promotion en art dramatique, seule en scène, incarne cette Beretta avec une présence qui capte immédiatement : le corps menu, l’œil vif, la voix qui joue de ses registres comme d’un instrument accordé pour tromper.

Puis quelque chose se décale. Une inflexion ou un silence trop long surviennent. Un regard cherche une sortie qui n’existe pas. Le texte d’Édouard Elvis Bvouma révèle alors sa perversité nécessaire. Il avance masqué. L’ambiguïté du mot « chatte », les détours du langage enfantin, la fragmentation des phrases — tout cela construit une tension à peine perceptible pour qui n’y prête pas encore attention. Mais elle est là, sourde, irrépressible.

Un texte qui porte ses propres cicatrices

L’écriture de Bvouma est à la fois contemporaine et archaïque, triviale et poétique. Elle ne cède pas à la facilité du témoignage documentaire, ni au confort de la métaphore qui protège. Le récit s’énonce à hauteur d’enfant, ce qui le rend d’autant plus dévastateur. Quand Beretta se retrouve confrontée aux hommes armés, et que le texte laisse progressivement apparaître la scène de viol collectif sans jamais la nommer frontalement, le spectateur comprend qu’il est pris en otage de sa propre compréhension. C’est lui qui assemble les pièces. C’est lui qui se retrouve à tenir, seul, la brutalité de ce qu’il vient de saisir.

La force du texte réside précisément dans cette économie du dire. Les silences sont des mots. Les images (la chatte perdue, l’enfant soldat qui fait fuir les agresseurs, la poupée comme double fantomatique) elles, forment un réseau symbolique d’une cohérence remarquable. On pense à certains textes de Koffi Kwahulé (comédien, metteur en scène, dramaturge et romancier ivoirien), ou encore Yamina Mechakra (romancière et psychiatre algérienne), à cette façon de dire l’horreur en biais, par le bord. Le trauma n’est pas exposé. Il est convoqué, et c’est bien plus redoutable.

« Je voudrais que Poupée Barbue soit celle qui témoigne pour tous les enfants, toutes les femmes ; mariées de force, violées, rejetées, répudiées… Ces victimes d’ici et de là-bas qui vivent emmurées dans leur douleur et qu’on oublie. » Souleymane Sow, metteur en scène

Oga Kamouni, l’abouti et la fissure

Le monodrame est, par nature, une épreuve de vérité. Ici, la comédienne ne peut se réfugier derrière personne. Oga Kamouni relève ce défi avec une maturité artistique qui surprend  et séduit. Son jeu est habité, techniquement solide, physiquement précis. Elle possède ce don rare de faire exister simultanément la Beretta enfant et la mémoire adulte qui raconte : deux temporalités dans un seul corps, deux voix dans une seule gorge.

Pourtant, par instants, quelques hésitations se font sentir, non comme des failles qui nuisent, mais comme des coutures visibles dans le tissu d’un vêtement taillé trop grand pour une première fois. Le texte est exigeant, piégeux dans ses doubles sens, et il arrive que la comédienne cherche encore à en apprivoiser pleinement la densité. Ces micro-suspensions, ces moments où l’on perçoit l’actrice derrière le personnage, ne rompent pas l’émotion mais ils rappellent simplement que l’on assiste à une œuvre en devenir, à un talent en train de se déposer dans un rôle comme on habite lentement une maison nouvelle. C’est là, peut-être, ce que le projet MASA Lab cultive avec le plus de pertinence : non pas le spectacle fini et poli, mais la promesse d’une voix en train de prendre tout son volume.

La mise en scène de Souleymane Sow choisit l’épure avec intelligence. L’espace scénique est nu, presque dénudé, et c’est précisément ce vide qui fait sens. Cinq totems incarnent les soldats, dressés en demi-cercle, omniprésents. La lumière est l’actrice silencieuse du spectacle. Elle ne décore pas. Elle tranche, elle isole, elle révèle. La scénographie lumineuse sert le propos. Elle laisse au texte et à la comédienne la primauté, intervenant comme on pose une main sur une épaule, avec discrétion, avec intention. On aurait pu craindre le dispositif minimal mais on repart convaincu qu’il était le seul possible.

Ce que le spectacle fait au monde

À l’heure où les conflits armés continuent de broyer des enfants sur plusieurs continents, où des milliers de filles restent victimes de mariages forcés et de violences sexuelles utilisées comme armes de guerre, Poupée Barbue choisit de faire du théâtre un acte. Non pas un geste militant tonitruant, mais quelque chose de plus intime et donc de plus durable, une fiction qui fait mal exactement là où il faut, qui oblige le spectateur à regarder ce qu’il préférerait ignorer.

La dimension africaine du propos (inégalités de genre, droits des enfants, réalités des conflits internes) n’enferme jamais l’œuvre dans le régional ou l’anecdotique. Au contraire, c’est en partant du très précis, du très situé, que Bvouma et la Compagnie Tell’Arts touchent à l’universel. Beretta pourrait venir de partout. Son histoire, hélas, est de partout.

Ce monodrame n’est pas un spectacle confortable. Il ne cherche pas à rassurer, ni à résoudre. Il témoigne, avec la force brute du théâtre vivant, de la chair et du mot, que certaines violences ne se diront jamais assez fort, et que la scène reste l’un des rares endroits où l’on peut encore forcer une société à écouter ce qu’elle ne veut pas entendre.

Leïla ASSAS, de retour d’Abidjan ©www.noocultures.info

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