Ruth Tafébé au MASA : « Passage », une traversée entre mémoire et engagement

Une traversée au sens presque initiatique du terme.Partager : Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre) WhatsApp Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre) LinkedIn J’aime ça :J’aime chargement…

www.noocultures.info – Le 12 avril, dans le cadre du MASA, la scène du Yelam’s accueillait Ruth Tafébé pour la présentation de Passage un album de dix titres inédits élaboré au fil d’une résidence MASA Lab, dispositif d’accompagnement artistique soutenu par l’Ambassade de France en Côte d’Ivoire à travers le Fonds Équipe France. Plus qu’un concert de lancement, la performance aura offert la mesure d’un projet à maturité : une écriture singulière, une vision cohérente, une voix qui s’affirme.

ENVOYÉ SPÉCIAL À ABIDJANPassage se construit comme une traversée au sens presque initiatique du terme. De « Au bord de la rivière » à « Life is Abissa », l’album trace un arc qui va de l’enfance à la maturité, de l’innocence à la conscience critique, chaque titre agissant moins comme un morceau autonome que comme une étape dans un cheminement intérieur.

Le choix d’ouvrir sur une comptine francophone n’est pas anodin. Ruth Tafébé y revendique un héritage partagé à l’échelle de la francophonie, cet espace linguistique à la fois commun et conflictuel qu’elle refuse de simplifier, et qu’elle transforme en outil de connexion plutôt qu’en marqueur identitaire figé. C’est un geste de complexité assumée, dès les premières mesures.

C’est dans le rapport à la nature que s’ancre la profondeur du propos. La rivière évoquée dans le titre d’ouverture renvoie à une mémoire familiale et spirituelle précise, celle du village natal où le silure est considéré comme un ancêtre. La nature n’y est pas un arrière-plan poétique, mais une cosmologie active. « On est nature », affirme l’artiste, rappelant une évidence que les contextes urbains contemporains ont tendance à éroder.

Cet ancrage ne reste pas contemplatif. Il se prolonge dans un engagement écologique qui traverse l’ensemble de l’œuvre sans jamais virer au didactisme — ce qui est précisément sa force.

À mesure que le récit avance, les souvenirs personnels se chargent d’une dimension collective. Le départ de la Côte d’Ivoire pour Montpellier, évoqué comme un moment fondateur, devient le point d’entrée d’une réflexion sur les déplacements, les ruptures et les recompositions identitaires. Que certaines chansons n’aient été écrites que plusieurs décennies après les faits qu’elles relatent en dit long sur ce processus : la création y fonctionne comme un outil de mise en sens différé, là où les mots manquaient encore.

La musique apparaît alors comme un espace de continuité un lieu où le lien se maintient malgré les fractures, et où les traumatismes silencieux trouvent enfin une forme.

Quand le propos se fait frontal

Le milieu de l’album marque un basculement. Des titres comme « Vampires » ou « Katiola sur Kivu » introduisent une dimension critique explicite : violence, exploitation, inégalités, lecture géopolitique des réalités africaines contemporaines. « vampires », scandé de manière incantatoire, agit comme un point de rupture, il traduit une urgence, une nécessité de nommer les mécanismes de prédation à l’œuvre dans le monde actuel.

Pourtant, Ruth Tafébé ne cède jamais à la démonstration. La parole engagée reste portée par une écriture poétique, ce qui lui confère une puissance que le discours frontal n’aurait pas.

L’évocation de lieux comme Bouaké prolonge ce mouvement. L’artiste y construit une géographie affective où l’enfance apparaît à la fois comme refuge et comme espace menacé — ambivalence qui nourrit une réflexion plus large sur les conditions de vie des enfants dans des contextes marqués par la guerre ou l’instabilité, sans jamais perdre sa dimension sensible.

Une hybridation musicale maîtrisée

Musicalement, Passage se distingue par la réussite de ses croisements. L’afropop contemporaine y dialogue avec des influences traditionnelles ivoiriennes et des emprunts à d’autres espaces culturels, sans que la cohérence de l’ensemble en soit compromise. C’est une hybridation qui semble naturelle, jamais décorative.

La clôture sur « Life is Abissa » agit comme une ouverture. Après avoir traversé des thématiques lourdes, l’album se conclut sur une célébration de la vie portée par une énergie collective. La musique y redevient espace de partage et de résistance réaffirmation de la capacité des cultures à produire du sens et du lien.

Le rôle du MASA Lab dans l’aboutissement de ce projet mérite d’être souligné. En offrant un cadre d’accompagnement à la fois artistique, technique et professionnel, le dispositif a permis à Ruth Tafébé de consolider une démarche déjà riche mais encore en devenir. Passage est le résultat visible de ce processus : l’expérimentation y a trouvé une forme, l’intuition une architecture.

Au-delà de la performance elle-même, c’est une vision de l’art qui se dessine une pratique située, consciente de ses ancrages et de ses responsabilités, capable de relier l’intime au politique sans sacrifier l’exigence esthétique. Dans un contexte où les formats tendent à se standardiser, la proposition de Ruth Tafébé se distingue par sa singularité et sa profondeur.

En cela, elle s’impose non seulement comme une voix prometteuse de la scène afropop contemporaine, mais comme une artiste pleinement engagée dans les débats de son temps, faisant de la musique un espace de pensée autant qu’un lieu d’émotion.

Leïla ASSAS, à Abidjan ©www.noocultures.info

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